Rencontre avec l'auteur du livre "Réfugié, une odyssée africaine"

Vendredi 19 mai 19h00

Rencontre avec Emmanuel Mbolela, auteur du nouveau livre ""Réfugié, une odyssée africaine" (éditions Libertalia, 2017). Son parcours migratoire de six années du Congo au Maroc permet à Emmanuel Mbolela de nous faire découvrir de nombreuses histoires parallèles à la sienne, et de mettre en lumière de multiples aspects à la fois très humains et très concrets de ces errances...

À 19h

À l'Amal
57 avenue Maréchal Randon
Grenoble

Tram B, arrêt Notre-Dame - Musée

Voici une présentation détaillée de cet ouvrage :

L’histoire dramatique du Congo indépendant

Tout d’abord, reprenant l’histoire du Congo il éclaire les origines historiques de la situation sociale et politique actuelle de cet immense territoire, dont les colonisateurs ont mis en valeur par la violence les grandes richesses (notamment forêts, terres agricoles, caoutchouc, diamants, cuivre, etc.) sans jamais en faire bénéficier les populations. On comprend pourquoi, après l’indépendance, les grande sociétés minières et, dit-on, certains services états-uniens, ont suscité l’assassinat de Patrice Lumumba et armé les candidats dictateurs (Tschombé au Katanga, et surtout Mobutu, puis le père et le fils de la famille Kabila à Kinshasa) et soutenu leurs gouvernements pour maintenir les populations dans la misère et continuer à s’accaparer les richesses du pays.

On prend aussi la mesure de la violence des guerres qui ont ravagé le Congo après le génocide des Tutsis au Ruanda en 1994 : Emmanuel Mbolela ne cache pas les responsabilités de François Mitterrand dans ce drame et dans la fuite organisée, avec armes et bagages, de milliers de génocidaires au Congo après la prise de Kigali par Paul Kagamé et le FPR (Front Patriotique Rwandais). Ce qui a propagé au Congo les conséquences de la guerre entre Tutsis et Hutus au Rwanda. Il s’en est suivi des interventions directes et indirectes de plusieurs pays limitrophes (Rwanda, Ouganda, Buroundi, etc.) soutenant de nombreuses bandes armées mafieuses, au prix de millions de morts. Là encore avec en arrière plan les appétits pour tenter de mettre la main sur les richesses naturelles du Congo.

C’est pour chercher une issue pacifique et démocratique à ces violences qu’Emmanuel Mbolela, comme beaucoup d’autres étudiants, s’est engagé en politique en adhérant à l’UPDS (Union pour la Démocratie et le Progrès Social) après la chute de Mobutu en 1997. Mais cet engagement s’est heurté à la volonté des successeurs de Mobutu de maintenir le système dictatorial soutenu par ses complices étrangers.

Le parcours migratoire à travers l’Afrique

Emmanuel Mbolela, après avoir été arrêté au cours d’une manifestation d’opposition au régime de Joseph Kabila, a été torturé, menacé de mort, mais avait réussi à s’enfuir avec l’aide de sa famille.

"Fuyant la barbarie et la mort, j’ai quitté mon pays en juin 2002" écrit-il "je ne savais pas où j’allais, je me sentais comme une feuille emportée par le vent". Au cours de la deuxième partie de son récit, il décrit ses errances à travers l’Afrique, au sein des flux de migrants subsahariens vers l’Afrique du nord et l’Europe. Il nous explique leurs motivations (fuir les dictatures et les guerres intestines pour sauver leurs vies, ou chercher à échapper à la misère). Surtout il montre comment s’organisent ces migrants pour la plupart sans papiers ou qui ont acheté de faux papiers, usant de multiples moyens de transport, de ville en ville et de pays en pays, dans des lieux d’hébergement aléatoires, en contact téléphonique fréquent avec leur famille, avec des regroupements nécessaires pour former des convois, profitant de rendez vous recommandés par des amis de rencontre, etc. Dans ces conditions, le passage des frontières s’effectue par le truchement d’intermédiaires habiles à "coopérer" (moyennant finance) avec les douaniers et les gendarmes. Ce qui lui permet de souligner le rôle fondamental joué par la banque Western Union dans tous ces réseaux de migrations : elle s’est construit un quasi monopole des transferts d’argent organisés par téléphone avec leurs familles et par mandats pour acheminer aux migrants les "dix chiffres" qui leur permettent de voyager.

Emmanuel Mbolela a traversé ainsi le Congo Brazzaville, en guerre civile depuis une décennie, puis le Cameroun, le Nigeria où sévissaient les affrontements entre chrétiens et musulmans, le Bénin. Il parvint ainsi au Mali, où il se résolut, informé de l’échec de l’ONU à rétablir un pouvoir plus démocratique au Congo, à tenter la traversée du Sahara vers l’Algérie. Pour lui, cette dernière étape fut de loin la plus éprouvante. Entre Gao au Mali et Tamanrasset en Algérie les migrants doivent se livrer à des chauffeurs qui organisent des transports par camions ou grosses jeep appelés "connexions". Ils voyagent la nuit en cherchant à éviter les forces de police, qui prélèvent partout des "droits de passage" et dans la journée, les voyageurs dorment dans la nature, dans des lieux qu’ils appellent "ghettos". Il arrive aussi que des groupes de brigands armés bloquent ces convois, font descendre les migrants et les détroussent totalement.

Enfin Emmanuel Mbolela souligne les violences que subissent nombre de femmes, surtout les jeunes, qui se font abuser sexuellement lors de toutes ces rencontres, tant par les policiers que par les brigands et même par les chauffeurs de leur "connexion" dont il se demande s’ils ne sont pas de mèche avec les autres prédateurs…

Après des semaines de ce voyage à travers le désert, il arrive à Alger où l’attend une autre épreuve : le racisme de la population envers les migrants subsahariens, à qui il est interdit de louer un hébergement et qui doivent accomplir les tâches les plus dégradantes pour pouvoir financer la suite de leur voyage. Car celui-ci doit se poursuivre soit vers la Libye, soit surtout vers le Maroc, toujours par le système des "connexions" et des chauffeurs habitués à ces trafics.
C’est ainsi qu’Emmanuel Mbolela arriva au Maroc en octobre 2004.

Le Maroc, cul de sac pour les réfugiés africains

Dans la dernière partie de son ouvrage, il analyse à l’aide d’histoires concrètes la situation des migrants subsahariens dans ce pays. Ils peuvent y louer des appartements dans les quartiers périphériques de Rabat ou Casablanca, mais en payant plus cher que les Marocains, ce qui les oblige à s’entasser à quatre ou cinq personnes par pièce. Mais ils n’ont pas le droit de travailler légalement ni de recevoir une carte de séjour, ce qui les relègue dans la clandestinité et les empêche d’accéder aux services sociaux de base (hôpitaux, écoles, etc.). Pour eux, le pays fonctionne comme un cul de sac, où ils sont confrontés à la fermeture des frontières européennes.

Celle-ci se manifeste par un double blocage : d’abord par la militarisation des frontières tant sur terre (dans les enclaves de Ceuta et Melilla, séparées du Maroc par des barrières grillagées très difficiles à franchir) que sur mer avec les gardes maritimes de Frontex qui font la chasse aux esquifs clandestins des passeurs ; et ensuite avec les interventions incessantes et brutales de la police marocaine, qui organise régulièrement des rafles de ces migrants pour les renvoyer à la frontière algérienne. Certains ont même été abandonnés dans les territoires sahariens sans eau ni provisions. C’est pourquoi Emmanuel Mbolela dénonce fermement la politique européenne : celle-ci subventionne en effet le budget marocain, à condition que le pays bloque autant que possible les flux migratoires africains vers l’Europe.

Victime comme les autres de ce blocage, il a dû rester quatre années au Maroc. Il a pu y créer "l’Association des Réfugiés Congolais au Maroc" (ARCOM), première organisation de migrants dans ce pays, qui fut suivie d’autres organisations, créées par les Ivoiriens, les Camerounais, les Sénégalais, etc. Il a pu également tisser des liens avec les associations de solidarité marocaines (Association Marocaine des Droits Humains par exemple), avec des églises chrétiennes évangélistes et avec des organisations internationales (HCR, la CIMADE, SOS racisme, etc.). Les actions des associations de réfugiés africains et de leurs soutiens locaux ont permis d’améliorer grandement la situation des migrants au Maroc : en 2013, les autorités ont décidé la régularisation des sans papiers et ont attribué depuis des milliers de cartes de séjour. Ces associations ont pu également ouvrir des écoles pour les enfants des migrants, qui pendant des années n’avaient pas le droit de fréquenter les écoles publiques marocaines.

Au bout du parcours

C’est finalement en 2008 que Emmanuel Mbolela a bénéficié d’un accord de la Hollande pour lui reconnaître un statut de réfugié. Accueilli par l’OIM (Organisation Internationale pour les Migrations), il s’est donc installé dans ce pays,où il a traversé plusieurs mois difficiles d’isolement et d’intégration linguistique et culturelle. Cette période lui a permis de prendre contact avec d’autres réfugiés et de constater leurs difficultés à obtenir des papiers et à trouver des postes de travail. Il a lui-même connu les contrats précaires et très peu payés réservés aux réfugiés.

Toutefois, son expérience de migrant et son niveau de formation l’ont conduit à nouer des contacts avec les organisations de la société civile dans plusieurs pays européens, notamment en Allemagne à Brême et à Hambourg, en particulier avec les réseaux "No lager" (contre l’hébergement forcé dans les camps de réfugiés) et "No Border Camps" et avec l’organisation malienne AME (Association Malienne des Expulsés). Ces contacts ont conduit Emmanuel Mbolela à s’impliquer dans la création du réseau AEI (Afrique-Europe-Interact) qu’il décrit ainsi : "...une belle collaboration entre les activistes de l’Europe et ceux d’Afrique. AEI réunit des groupes de base antiracistes du Mali, du Togo, du Burkina Faso, du Congo, d’Allemagne, d’Autriche et de Hollande. Il s’agit d’établir des échanges égalitaires entre activistes africain-e-s et européen-ne-s afin de conduire des actions communes.".

C’est ainsi qu’il s’est trouvé engagé dans la rencontre internationale réunie à Gorée (île du Sénégal célèbre pour avoir servi de port de départ pour la traite négrière) chargée d’élaborer la "Charte mondiale des migrants" adoptée le 4 février 2011. Il a ensuite participé au 11ème Forum Social à Dakar. AEI a par la suite développé ses activités en Afrique et en Europe et c’est ainsi qu’Emmanuel Mbolela a participé à une délégation en Tunisie pour dénoncer la politique de l’Europe-forteresse et venir en aide aux réfugiés libyens du camp de Choucha dans le sud du pays.

C’est dans le contexte de ces nouvelles activités militantes au service des réfugiés africains qu’Emmanuel Mbolela trouva les collaborations nécessaires pour faire traduire le récit de sa vie de migrant en Allemand (c’est Dieter Behr, membre autrichien du Forum Civique Européen, qui en est le traducteur), puis à le publier en Français, la langue d’origine de son récit.