Colloque : Castoriadis, actualité dʼune pensée radicale (Paris)

Jeudi 26 octobre 09h27

Il y a 20 ans disparaissait Cornélius Castoriadis. Pour échanger sur l'actualité de sa pensée, un Colloque s'organise les 26, 27 et 28 octobre à lʼEHESS et à lʼUniversité Paris 7 Denis-Diderot.

Présentation du Colloque :

Cornelius Castoriadis disparaissait il y a 20 ans déjà, laissant à la postérité une œuvre importante et novatrice. Figure intellectuelle originale, il est à la fois célèbre et méconnu. Son nom est, et reste, le plus souvent, associé au groupe et à la revue Socialisme ou barbarie où, dans les années 1950 et 1960, s’est forgée l’une des analyses les plus lucides des régimes de type soviétique et une critique radicale du marxisme dans lʼintention de sauver le projet révolutionnaire. La pensée de Castoriadis est, cependant, loin de se limiter à ce travail de théorie politique. Il a aussi élaboré, à partir des années 1960, une pensée proprement philosophique, révélée pour la première fois avec la publication, en 1975, de son maître-ouvrage, LʼInstitution imaginaire de la société, complété, par la suite, par les 6 volumes des Carrefours du labyrinthe.

A partir de 1980, après avoir été élu directeur dʼétudes à lʼEHESS, il tiendra, dans cet établissement, 16 années durant, un séminaire de philosophie. Il y entreprendra une vaste enquête, inséparablement philosophique et historique, consacrée à ce quʼil nommait "la création humaine". Celle-ci n’est pas, loin s’en faut, indépendante de sa théorie politique. Le projet socialiste, puis démocratique, en un sens radical du terme, se nourrit chez lui d’une pensée du social-historique, selon son expression, qui joue le rôle d’une philosophie fondamentale.

Dans les ouvrages publiés de son vivant, Castoriadis traite de sujets de philosophie aussi bien que de politique, de psychanalyse aussi bien que dʼéconomie, de sciences aussi bien que dʼhistoire grecque. Toutefois, sous cette apparente dispersion, la pensée de Castoriadis possède, sans prendre, certes, la forme dʼun système, une grande cohérence. Ses concepts dʼautonomie et dʼhétéronomie, dʼimaginaire social et dʼimagination radicale, de chaos et de création, pour citer les plus évidents, informent toutes ses contributions, quel quʼen soit le champ disciplinaire.

Le présent colloque proposera, à la fois, un hommage et une discussion sans complaisance. Les intervenants se confronteront à la pensée de Castoriadis en engageant une discussion avec elle. Spécialistes confirmés dans les champs de la politique ou de l’économie, de la sociologie ou de la psychosociologie, de la psychanalyse ou de la philosophie, ils proposeront moins une évaluation globale de lʼœuvre de Castoriadis quʼun examen de certaines de ses analyses en fonction de leurs propres thèmes de recherche et de leurs préoccupations personnelles. Loin des commentaires respectueux, il s’agira, à cette occasion, d’adresser à Castoriadis des questions susceptibles de mettre sa pensée à l’épreuve et, également, d’examiner les voies esquissées par cette pensée qui pourraient être reprises et prolongées de manière fructueuse. En un mot de soumettre à la discussion Castoriadis comme il le faisait lui-même avec les autres et comme il aurait aimé quʼon le fît avec lui - dans un esprit agonistique, parfois de manière polémique, mais, toujours, avec une force persuasive et une  passion communicative peu communes.

Intervenants :

François Bordes, historien, responsable des archives Castoriadis à l’IMEC
Frédéric Brahami, directeur d’études à l’EHESS-CESPRA
Philippe Caumières, docteur en philosophie
Olivier Fressard, conservateur d’Etat à la Bibliothèque Nationale
Gerassimos Stephanatos, psychanalyste, membre du Quatrième Groupe
Florence Giust-Desprairies, professeur de psychologie sociale clinique, université Paris7-Denis-Diderot.
Bruno Karsenti, directeur d’études à l’EHESS, Institut Marcel Mauss
Sophie Klimis, professeur de philosophie, université Saint-Louis, Bruxelles
Frédéric Lordon, directeur de recherche au CNRS
André Orléan, directeur de recherche au CNRS, directeur d’études à l’EHESS.
Nicolas Poirier, docteur en sciences politiques
Mats Rosengren, professeur de rhétorique, université d’Uppsala, Suède
Irène Théry, directeur d’études à l’EHESS, Centre Norbert Elias.
Arnaud Tomès, professeur de philosophie en classes préparatoires
Philippe Urfalino, directeur d’études à l’EHESS-CESPRA
Stéphane Vibert, maître de conférences en anthropologie et en sociologie, université d’Ottawa, Canada

Plus d'infos sur http://www.castoriadis.org

Pour un aperçu de la pensée de Castoriadis, voici un extrait d'un de ses livres :

"J’ai le désir et je sens le besoin, pour vivre, d’une autre société que celle qui m’entoure. Comme la grande majorité des hommes, je peux vivre dans celle-ci et m’en accommoder – en tout cas j’y vis. Aussi critiquement que j’essaye de me regarder, ni ma capacité d’adaptation, ni mon assimilation de la réalité ne me semblent inférieures à la moyenne sociologique. Je ne demande pas l’immortalité, l’ubiquité, l’omniscience. Je ne demande pas que la société "me donne le bonheur" ; je sais que ce n’est pas là une ration qui pourrait être distribuée à la mairie ou au Conseil ouvrier du quartier, et que, si cette chose existe, il n’y a que moi qui puisse me la faire, sur mes mesures, comme cela m’est arrivé et comme cela m’arrivera sans doute encore. Mais dans la vie, telle qu’elle est faite à moi et aux autres, je me heurte à une foule de choses inadmissibles, je dis qu’elles ne sont pas fatales et qu’elles relèvent de l’organisation de la société.

Je désire, et je demande, que tout d’abord mon travail ait un sens, que je puisse approuver ce qu’il sert et la manière dont il est fait, qu’il me permette de m’y dépenser vraiment et de faire usage de mes facultés autant que de m’enrichir et de me développer. Et je dis ce que c’est possible, avec une autre organisation de la société, pour moi et pour tous. Je dis que ce serait déjà un changement fondamental dans cette direction, si on me laissait décider, avec tous les autres, ce que j’ai à faire, et, avec mes camarades de travail, comment le faire.

Je désire pouvoir, avec tous les autres, savoir ce qui se passe dans la société, contrôler l’étendue et la qualité de l’information qui m’est donnée. Je demande de pouvoir participer directement à toutes les décision sociales qui peuvent affecter mon existence, ou le cours général du monde où je vis. Je n’accepte pas que mon sort soit décidé, jour après jour, par des gens dont les projets me sont hostiles ou simplement inconnus, et pour qui nous ne sommes, moi et tous les autres, que des chiffres dans un plan ou des pions sur un échiquier et qu’à la limite, ma vie et ma mort soient entre les mains de gens dont je sais qu’ils sont nécessairement aveugles.

Je sais parfaitement que la réalisation d’une autre organisation sociale et sa vie ne seront nullement simples, qu’elles rencontreront à chaque pas des problèmes difficiles. Mais je préfère être au prise avec des problèmes réels plutôt qu’avec les conséquences du délire de De Gaulle, des combines de Johnson ou des intrigues de Khrouchtchev. Si même nous devions, moi et les autres, rencontrer l’échec dans cette voie, je préfère l’échec dans une tentative qui a un sens à un état qui reste en deçà même de l’échec et du non-échec, qui reste dérisoire.

Je désire pouvoir rencontrer autrui comme un être pareil à moi et absolument différent, non pas comme un numéro, ni comme une grenouille perchée sur un autre échelon (inférieur ou supérieur peu importe) de la hiérarchie des revenus et des pouvoirs. Je désire pouvoir le voir, et qu’il puisse me voir, comme un autre être humain, que nos rapports ne soient pas un terrain d’expression de l’agressivité, que notre compétition reste dans les limites du jeu, que nos conflits, dans la mesure où ils ne peuvent être résolus ou surmontés, concernent des problèmes et des enjeux réels, charrient le moins possible d’inconscient, soient chargés le moins possible d’imaginaire.

Je désire qu’autrui soit libre, car ma liberté commence là où commence la liberté de l’autre et que, tout seul, je ne peux au mieux qu’être "vertueux dans le malheur". Je ne compte pas que les hommes se transformeront en anges, ni que leurs âmes deviendront pures comme des lacs de montagne – qui m’ont du reste toujours profondément ennuyé. Mais je sais combien la culture présente aggrave et exaspère leur difficulté d’être, et d’être avec les autres, et je vois qu’elle multiplie à l’infini les obstacles à leur liberté.

Je sais certes, que ce désir ne peut être réalisé aujourd’hui ; ni même la révolution aurait-elle lieu demain, se réaliser intégralement de mon vivant. Je sais que des hommes vivront un jour, pour qui le souvenir même des problèmes qui peuvent le plus nous angoisser aujourd’hui n’existera pas. C’est là mon destin, que je dois assumer, et que j’assume. Mais cela ne peut me réduire ni au désespoir, ni à la rumination catatonique. Ayant ce désir qui est le mien, je ne peux que travailler à sa réalisation. Et déjà dans le choix que je fais de l’intérêt principal de ma vie, dans le travail que j’y consacre, pour moi plein de sens (même si je rencontre, et j’accepte, l’échec partiel, les délais, les détours, les tâches qui n’ont pas de sens en elles-mêmes), dans la participation à une collectivité de révolutionnaires qui tente de dépasser les rapports réifiés et aliénés de la société présente – je suis en mesure de réaliser partiellement de désir.

Si j’étais né dans une société communiste, le bonheur m’eût-il été plus facile – je n’en sais rien, je n’y peux rien. Je ne vais pas sous ce prétexte passer mon temps à regarder la télévision ou à lire des romans policiers.

Est-ce que mon attitude revient à refuser le principe de réalité ? Mais quel est le contenu de ce principe ? Est-il qu’il faut travailler – ou bien qu’il faut nécessairement que le travail soit privé de sens, exploité, contredise les objectifs pour lesquels il a prétendument lieu ? Ce principe vaut-il, sous cette forme, pour un rentier ? Valait-il, sous cette forme, pour les indigènes des îles Trobriand ou de Samoa ? Vaut-il encore aujourd’hui, pour les pêcheurs d’un pauvre village méditerranéen ? Jusqu’à quel point le principe de réalité manifeste-t-il la nature, et où commence-t-il à manifester la société ? Jusqu’où manifeste-t-il la société comme telle, et à partir d’où telle forme historique de la société ? Pourquoi pas le servage, les galères, les camps de concentration ? Où donc une philosophie prendrait-elle le droit de me dire : ici, sur ce millimètre précis des institutions existantes, je vais vous montrer la frontière entre le phénomène et l’essence, entre les formes historiques passagères et l’être éternel du social ?

J’accepte le principe de réalité, car j’accepte la nécessité du travail (aussi longtemps du reste qu’elle est réelle, car elle devient chaque jour moins évidente) et la nécessité d’une organisation sociale du travail. Mais je n’accepte pas l’invocation d’une fausse psychanalyse et d’une fausse métaphysique, qui importe dans la discussion précise des possibilités historiques des affirmations gratuites sur des impossibilités sur lesquelles elle ne sait rien.

Mon désir serait-il infantile ? Mais la situation infantile, c’est que la vie vous est donnée, et que la Loi vous est donnée. Dans la situation infantile, la vie vous est donnée pour rien ; et la Loi vous est donnée sans rien, sans plus, sans discussion possible. Ce que je veux, c’est tout le contraire : c’est faire ma vie, et donner la vie si possible, en tout cas donner pour ma vie. C’est que la Loi ne me soit pas simplement donnée, mais que je me la donne en même temps à moi-même.

Celui qui est en permanence dans la situation infantile, c’est le conformiste ou l’apolitique : car il accepte la Loi sans la discuter et ne désire pas participer à sa formation. Celui qui vit dans la société sans volonté concernant la Loi, sans volonté politique, n’a fait que remplacer le père privé par le père social anonyme. La situation infantile c’est, d’abord, recevoir sans donner, ensuite faire ou être pour recevoir. Ce que je veux, c’est un échange juste pour commencer, et le dépassement de l’échange par la suite. La situation infantile c’est le rapport duel, le phantasme de la fusion – et en ce sens, c’est la société présente qui infantilise constamment tout le monde, par la fusion dans l’imaginaire avec des entités irréelles : les chefs, les nations, les cosmonautes ou les idoles. Ce que je veux, c’est que la société cesse enfin d’être une famille, fausse de surcroît jusqu’au grotesque, qu’elle acquière sa dimension propre de société, de réseau de rapports entre adultes autonomes.

Est-ce que mon désir est désir du pouvoir ? Mais ce que je veux, c’est l’abolition du pouvoir au sens actuel, c’est le pouvoir de tous. Le pouvoir actuel, c’est que les autres sont choses, et tout ce que je veux va à l’encontre de cela. Celui pour qui les autres sont choses est lui-même une chose, et je ne veux pas être chose ni pour moi ni pour les autres. Je ne veux pas que les autres soient choses, je ne saurais pas quoi en faire. Si je peux exister pour les autres, être reconnu par eux, je ne veux pas l’être en fonction de la possession d’une chose qui m’est extérieure – le pouvoir ; ni exister pour eux dans l’imaginaire. La reconnaissance d’autrui ne vaut pour moi qu’autant que je le reconnais moi-même.

Je risque d’oublier tout cela, si jamais les événements m’amenaient près du "pouvoir" ? Cela me paraît plus qu’improbable ; si cela arrivait, ce serait peut-être une bataille de perdue, mais non la fin de la guerre ; et vais-je régler toute ma vie sur la supposition que je pourrais un jour retomber en enfance ?

Poursuivrais-je cette chimère, de vouloir éliminer le côté tragique de l’existence humaine ? Il me semble plutôt que je veux en éliminer le mélodrame, la fausse tragédie – celle où la catastrophe arrive sans nécessité, où tout aurait pu se passer autrement si seulement les personnages avaient su ceci ou fait cela. Que des gens meurent de faim aux Indes, cependant qu’en Amérique et en Europe les gouvernements pénalisent les paysans qui produisent "trop", c’est une macabre farce, c’est du Grand Guignol où les cadavres et la souffrance sont réels, mais ce n’est pas de la tragédie, il n’y a là rien d’inéluctable. Et si l’humanité périt un jour à coups de bombes à hydrogène, je refuse d’appeler cela une tragédie. Je l’appelle une connerie. Je veux la suppression du Guignol et de la transformation des hommes en pantins par d’autres pantins qui les "gouvernent"."

Extrait de L’institution imaginaire de la société

Le second texte que nous vous proposons s'intitule Le socialisme du futur. Il s'agit de la retranscription d'une conférence donnée par Castoriadis en 1991 à Porto Allegre, sur les formes que pourrait prendre une démocratie directe. Attention, il y a des fautes d'orthographe dans la retranscription, mais cela n'altère pas le sens du propos...

Le socialisme du futur, c'est ici.

Vous souhaitez approfondir mais également prendre un peu de recul par rapport à la pensée de Cornélius Castoriadis ? Nous vous recommandons une brochure, deux livres et une émission de radio :

- Sommes-nous en démocratie ?, une brochure de synthèse des critiques de Castoriadis sur la démocratie représentative et ses alternatives.

- Une société à la dérive, un recueil d'interviews passionnantes de Castoriadis, probablement le livre le plus clair pour découvrir l'étendue de sa pensée.

- Castoriadis, une vie, de François Dosse, une biographie qui permet de saisir la complexité du personnage, ses combats, ses chantiers encore ouverts, mais également ses nombreuses contradictions, en particulier sur les questions féministes.

- La montée de l'insignifiance, une interview de Castoriadis par Daniel Mermet, dans Là-bas si j'y suis en 1996.