Insolite : Le manuel du pipi subversif

17/08/2017

Se libérer de la pétrochimie, des multinationales de la jardinerie et de la société industrielle rien qu'en faisant pipi ? Tout en améliorant les productions de son jardin ? C'est ce que propose Renaud de Looze, pépiniériste et agronome en Isère, auteur du récent livre “L'urine, de l'or liquide au jardin”.

Intriguée, l'équipe d'Ici Grenoble s'est penchée sur cet ouvrage, en partenariat avec les Cafés paysans. Nous vous en proposons une petite synthèse en 5 points :

* * *

1. Ne plus faire pipi dans la mer ?
Quand nous faisons pipi dans des WC "classiques" (avec une chasse d'eau), nous faisons pipi dans 5 à 10 litres d'eau potable. Dans l'agglomération grenobloise, ce mélange est acheminé par des kilomètres de canalisations souterraines et des dizaines de pompes électriques vers la station d'assainissement Aquapôle, à Saint-Égrève. Aquapôle, c'est une immense usine, très complexe, consommant des mégawatts d'électricité. Un sacré bazar, inimaginable si on ne l'a pas visité. Sans rentrer dans les détails, disons que ce type de station (quand elle ne fonctionne pas de manière frauduleuse) "concentre" une partie de la pollution sous forme de boues, de cendres et de fumées toxiques, puis rejette le reste des eaux usées dans l’Isère, en aval du barrage EDF de Saint-Égrève. Dans l'Isère, c'est-à-dire, in fine, dans la mer.

2. L'urine, un bon fertilisant
En déversant nos urines à la mer, nous nous privons de précieux éléments. Selon les études agronomiques de Renaud de Looze, chaque litre d'urine contient plusieurs grammes d'azote et de phosphore, deux nutriments indispensables au développement des plantes. Le pipi peut ainsi être considéré comme un engrais équilibré, abondant et à action rapide pour fortifier les légumes, les arbres fruitiers, les fleurs, les haies ou les pelouses. L'azote et le phosphore sont d'ailleurs les principaux éléments des fertilisants pétrochimiques utilisés abondamment en agriculture, que l'on trouve dans la plupart des jardineries. L'azote est généralement utilisé sous forme de petits granulés blanc, dérivés du pétrole. Les phosphores sont extraits de mines de phosphates, principalement au Maroc et dans des pays de l'Est. Pétrole et phosphates, deux ressources qui, au rythme d'utilisation actuel, seront taries d'ici quelques dizaines d'années.

3. Comment utiliser l'urine au jardin ?
Il suffit simplement de faire pipi dans des bidons ou des bouteilles. L'urine pure peut ensuite être utilisée comme un puissant fertilisant de début de saison. Il suffit de verser l'urine sur la zone que l'on souhaite cultiver, à raison d'1,5 à 2 litres par mètre carré, quatre à cinq semaines avant de démarrer ses cultures. L'urine peut ensuite être utilisée diluée tout au long de la saison. À quel dosage ? Les besoins de chaque plante étant différents, Renaud de Looze propose dans son livre des dosages précis, résultats d'études agronomiques. Mais en diluant suffisamment l'urine (un demi-litre d'urine dans 20 litres d'eau), on ne prend aucun risque de surdosage. 4 à 6 applications au cours de la saison permettent d'appliquer la dose nécessaire aux cultures. Sachant qu'une personne produit environ 1 à 2 litres d'urine par jour, elle peut fertiliser 2 à 4 mètres carrés de potager quotidiennement. Une seule personne peut ainsi fertiliser elle-même un potager de plusieurs centaines de mètres carrés !

4. L'urine et le compost
L'urine est également idéale pour améliorer un compost, un lombricompost, un fumier ou tout autre amendement organique. Ce mélange permet de  compléter les apports en nutriments moins ou non présents dans l'urine, mais nécessaires pour le développement des plantes : le potassium, le magnésium, le calcium, le fer et les oligoéléments. Renaud de Looze préconise d'effectuer un apport d'environ 500 grammes de compost par litre d'urine.

5. N'y-a-t-il pas quelques précautions à prendre ?
L'urine n'est-elle pas un peu dangereuse ou pleine de microbes ? Selon Renaud de Looze, l'urine fraîche d'une personne en bonne santé est naturellement stérile (contrairement aux selles, qui contiennent souvent des éléments pathogènes). Chez une personne malade, les résidus de produits médicamenteux ou d'hormones que l'urine pourrait éventuellement contenir peuvent être détruits grâce à une période de stockage à température ambiante de quatre à cinq semaines. Pour cette raison, il est recommandé de ne pas verser d'urine au pied de ses légumes un mois avant la récolte. Par ailleurs, il faut faire attention aux excès de sel, néfaste pour le sol et les plantes. Si vous souhaitez utiliser votre urine dans le jardin, votre consommation de sel doit être modérée.

En résumé : Gratuite, abondante et efficace, l'urine peut devenir anticapitaliste, anti-industrielle et autonomisante. Une vérité simple pour les paysan-ne-s des siècles précédents, mais que nous devons redécouvrir, nous qui avons pris l'habitude de faire pipi dans l'eau potable.

Ce livre est en tout cas une invitation à expérimenter par soi-même... Ce que va faire un membre d'Ici Grenoble sur son potager cette année. Rendez-vous en octobre pour un bilan de cette aventure...