Interview : Kouakou, de Saint-Paul-sans-Frontières

02/04/2020

Du 21 février au 9 mars dernier, le collectif de jeunes majeurs étrangers Saint-Paul sans frontières a occupé une salle paroissiale de l'Église Saint-Paul de Grenoble, avec le soutien du DAL Isère.

Pour comprendre ce que vivent les jeunes majeurs étrangers à Grenoble et les résistances collectives qu'ils organisent, voici une interview de Kouakou Olivier, réalisée par le collectif 15-38 Méditerranée :

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15-38 Méditerranée : Kouakou Olivier vient de Côte d’Ivoire, il vit à Grenoble depuis plusieurs années. Jusqu’à ses 18 ans, il a bénéficié du contrat jeune majeur, dispositif mis en place par le Département qui permet aux jeunes mineurs étrangers d’accéder à une formation professionnelle technologique et d’être hébergé au sein d’une famille d’accueil.

Mais dès sa majorité, la Préfecture a prononcé une obligation de quitter le territoire (OQTF) et rompu le contrat, le laissant à la rue. Il fait partie d’un collectif qui réuni 40 jeunes majeurs et des personnes soutiens, qui les ont aidés à trouver une solution de logement pour la période de confinement.

Kouakou Olivier : Nous sommes une quarantaine de jeunes à Grenoble dont une majorité aujourd’hui ayant reçu une Obligation de quitter le territoire, l’OQTF dont des jeunes scolarisés, qui suivent une formation professionnelle et qui sont  désormais à la rue. Le Département qui est censé nous protéger et trouver une solution d’hébergement au contraire nous met à la rue.

On a formé ce collectif avec l’aide de l’association Droit au logement, le DAL, et 45 associations qui se sont mobilisées pour nous aider. Au début on était seuls tous éparpillés dans la ville, on est vulnérables dans la rue et chacun allait chercher des réponses de son côté.

Certains comme moi allaient à l’école, dormaient dans la rue et on était seuls, on s’est réuni avec les jeunes pour être UN. Aujourd’hui avec ce collectif et les gens venus nous soutenir, on prépare l’organisation, on mange ensemble. On partage nos idées ensemble pour mieux avancer.

Parmi nous il y en a qui sont là depuis 4 ans d’autres moins, et chaque jeune a une histoire différente, un pays différent, des dialectes différents, de la Guinée, du Sénégal, de la Côte d’Ivoire.

Ce collectif nous a permis de mener des actions et de faire connaître notre situation à Grenoble auprès des gens mais aussi auprès du maire Eric Piolle, de l ‘évêque et des représentants de la Métropole en charge du logement. Le maire avant les dernières les élections municipales nous a répondu qu’il attendait les élections pour faire quelque chose pour nous, mais là il a été réélu au premier tour et rien n’a changé.

Nous étions pourtant à l’Hôtel de Ville juste après l’annonce du début du confinement le lundi 16 mars, il n’est même pas descendu nous voir, c’est une délégation de deux personnes dont Christine Granier (vice présidente déléguée à l’habitat et au foncier à la Métropole) et on lui a posé la question « vous avez des logements vides » elle nous a répondu non et qu’elle n’est pas la seule à décider et que c’était aussi au préfet de décider et le Département. Elle nous a donc renvoyés vers les autres.

Mais on a avancé le fait que là il s’agissait d’une urgence et du début du confinement. Mais après nous avoir dit qu’ils étudiaient notre cas et qu’ils reviendraient nous voir, nous avons attendu en vain, ils ne sont jamais redescendus nous voir.

Donc si les gens mobilisés n’avaient pas été là pour nous trouver des logements, nous serions encore à la rue ou malade du virus parce qu’on serait resté entassé dans la salle prêtée par l’Eglise et on aurait pu se contaminer.

On espère toujours qu’après le confinement, ils feront quelque chose comme l’a dit Eric Piolle pendant sa campagne pour les municipales mais pour l’instant il n’a pas donné de nouvelles comme prévu.

Pour la préfecture c’est pareil, on leur a demandé pourquoi vous ne faites rien pour nous, on ne sait pas. On s’est demandé si on avait fait quelque chose de mal aux Français, on ne sait pas, ils nous ont répondu que non. Alors pourquoi on se retrouve dans l’obligation de quitter le territoire alors qu’on est scolarisé au Lycée ? On respecte les coutumes françaises, mais ils ne nous répondent pas. Ils restent bouche bée comme le Département. Et aucun des côtés n’a bougé.

Allez-vous continuer ce combat pour vos droits ?

On ne baisse pas les bras à chaque refus, ou absence de réponse mais il y en a parmi nous qui prennent déjà beaucoup de coups au quotidien donc moralement si nous n’avions pas de soutiens nous aurions abandonné il y a longtemps.

C’est dur, c’est dur, comme ceux qui ont fini leur contrat d’apprentissage et on leur dit aujourd’hui de quitter le territoire.

Le Département a mis fin à nos contrats jeune majeur en disant qu’on a des contacts avec nos parents et nos mères. Il me semble qu’on a le droit d’appeler au moins une fois en 6 mois la personne qui nous a mis au monde. Moi cela fait un an et 6 mois que je n’ai pas parler ma mère et elle n’a pas de téléphone, c’est un ami que je contacte via facebook qui va ensuite passer le téléphone à ma maman mais qui habite loin dans un petit village.

Moi je n’ai plus ce contrat jeune majeur depuis 4 mois, jour de mes 18 ans. Le département m’a dit d’aller à la préfecture pour demander un titre de séjour ou un récépissé avec autorisation de travailler mais c’est rare, et au moment de la décision un mois plus tard ils m’ont donné une obligation de quitter le territoire : OQTF.

Le Département nous demande de quitter la famille au bout de tant de temps ce qui rompt le contrat Jeune Majeur. Et je me suis trouvé ainsi à la rue, SDF depuis bientôt 4 mois alors que je n’ai pas terminé mes études. Ce contrat aurait pu aller jusqu’à mes 21 ans comme le prévoit la loi mais le Département dit qu’ils ont trop de charges et ne peuvent plus financer la famille d’accueil.

Je ne comprends vraiment pas les réactions du Département et de la Préfecture, on dirait même qu’ils veulent qu’on se retrouve à la rue et qu’on aie aucun avenir.

On espère un jour obtenir quelque chose de la préfecture ou du Département car on est nombreux dans cette lutte et il va y en avoir encore d’autres car après le confinement et l’épidémie certains contrats vont être rompus avec le Département.

Où logez-vous pendant cette période de confinement ?

Là pour l’instant ici je suis confiné dans un appartement prêté par un des jeunes qui nous soutient. Les personnes du collectif se cotisent et nous apportent des vivres, et on nous dirige aussi vers le 115 qui distribue à manger mais c’est loin et il y a du monde. Donc on ne sait pas comment on va remercier les gens qui nous aident aujourd’hui. Car depuis le départ c’est eux qui s’occupent de nous.

Ils nous donnent de la joie, et si on avait été isolés…ils sont humains, ils partagent les repas avec nous (avant le confinement). Quand on quitte son pays, et que des gens nous tendent la main, je n’oublierai jamais ça. Même si on a pas gagné la bataille on va continuer, car grâce à eux on connait nos droits et on va essayer de les obtenir.

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Pour aller plus loin, voici également les revendications des jeunes majeurs étrangers, réunis dans le collectif Saint-Paul sans frontières :

"Depuis une semaine nous occupons la salle paroissiale St Paul à Grenoble.
On a pas le choix, nous dormons dehors.
Ici on mange ensemble, on se retrouve, on discute.
Des voisins et des amies sont derrière nous.

On nous a raconté que dans les années 60, il y avait dans le quartier des personnes sans papiers, sans logement, sans nourriture comme nous.

La première chose qu’a fait le père Fréchet c’est apporter un peu d’aide : couvertures, nourriture, le chauffage. Et ensuite de trouver des solutions pour loger ces personnes.

L’accueil par St Paul des sans papiers, des sans abris, c’est l’histoire du quartier, et c’est aujourd’hui aussi.

Quand on s’est installés, on a appelé tout de suite le Conseil Départemental et la préfecture parce que c’est eux qui nous ont mis dehors. Pas de réponse, c’est pas leur problème. Où on va aller ?

Pour l’instant on a pas de solutions, à la fin des 15 jours on veut des solutions pour des logements et des papiers.
Tous les jours on fait des réunions pour trouver des solutions pour mieux vivre.
Nous voulons étudier, travailler et vivre ici.

Nous demandons :
– des papiers (titre de séjour, contrat jeunes majeurs, autorisation de travail...)
– un toit
– le droit de continuer notre formation

Y en a qui n’ont pas de places à l’internat, qui n’ont plus de familles d’accueil. On peut pas poursuivre notre formation et dormir dans la rue. Nous avons besoin votre soutien pour nous aider et faire connaître notre lutte.

Nous vous invitons à la manifestation que nous organisons le 03 mars, à partir de midi sur place. Nous irons en direction du Conseil Départemental où nous voulons être reçus pour que nos demandes soient enfin entendues.

Collectif des jeunes majeurs

Nous sommes soutenus pour l’instant par : 
ACIP ASADO,  Alliance Citoyenne AG du travail social, CADTM, Cap Berriat, Coordination contre les frontières 38, CISEM (APARDAP, CIIP, CSRA, La Patate Chaude, Ligue des Droits de l’Homme, RESF 38, RUSF, Ras L’Front, PAS 38, Solidaires, Syndicat multi professionnel des travailleurs sans papiers CGT, Ensemble Isère, Europe Écologie Verts Isère, France Insoumise, NPA, PCF, PCOF), CNT SSCT 38,  Collectif étudiants IFTS, DAL 38, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaires, FSU38, UNEF, UNL, Intersyndicale Enfants MigrantEs (SUD éduc, CGT éduc’Action, CNT éduc, FSU), Le Caméléon, Ligue Internationale des Femmes pour le Paix, l’Imam de Teisseire, Monseigneur Gaillot (évèque de parténia) évèque de partMme Ruetabaga, Médecins du monde, Migrants en Isère (3AMIE, La Cimade, Cuisine Sans Frontières, Diaconat Protestant, Le Habert Saint Paul,  Institut des Droits de l’Homme Grenoble, Secours Catholique, Un Toit pour Tous), Solident"

Pour  suivre le collectif Saint-Paul sans frontières, c'est ici.