Route 75 : Pourquoi cette nouvelle lutte dans le Trièves ?

04/07/2020

Après six ans de luttes pour sauver le train des Alpes, une nouvelle lutte démarre dans le Trièves : le 17 juin, une cinquantaine de Trièvois-es ont barré la "route 75", la RD1075 qui traverse tout le Trièves. Pendant près de deux heures, ils et elles ont pique-niqué au milieu de la route.

Le but ? Dénoncer les 57 millions d'euros débloqués par le Conseil départemental et l'État pour "fluidifier" la RD1075 (améliorer la sécurité, mais surtout augmenter la vitesse moyenne et le trafic), alors qu'il a été tellement difficile de trouver 30 millions d'euros pour sauver le train.

Pour mieux comprendre le sens et les raisons de cette nouvelle lutte, ici Grenoble vous propose la lecture du dossier spécial publié dans Les Nouvelles du Pays, le journal associatif du Trièves.

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Travaux sur la RD1075 : faut-il dépenser autant ?

La "reine grise du Trièves" (la RD1075) mène un train de vie luxueux : 57 millions de travaux sont prévus à partir de la fin de l’année. Objectif affiché : sécuriser la route. Mais la fluidification du trafic qui va en découler justifie-t-elle une si grosse dépense ?

Le Département de l’Isère l’a confirmé aux Nouvelles du Pays : à quelques détails près, le programme des travaux sur la route départementale 1075 n’a pas été modifié par le coronavirus. Six opérations « anticipées » de travaux ont déjà eu lieu. L’enquête d’utilité publique devrait se tenir « à la fin de l’été », et les travaux démarrer à la fin de l’année, pour se terminer à l’horizon 2030.

Il est donc temps de vous décrire en quelques lignes le programme prévu, qui représente un coût non négligeable à l’échelle de notre territoire : 57 millions d’euros vont être dépensés sur les 32 kilomètres de nationale situés entre le col du Fau et le col de Lus, soit 1,8 millions d’euros du kilomètre.

Pour comparer, la ligne Grenoble-Veynes voisine va faire l’objet d’un investissement historique de 30 millions d’euros, qui vont permettre aux trains de continuer de rouler pendant plusieurs années, sur l’ensemble de la ligne (110 km). Le budget annuel des cars Transisère s’élève quant à lui à 80 millions d’euros, pour l’ensemble du Département.

Dans le Trièves, la contestation s’organise. Cette dépense est-elle pertinente ou disproportionnée ? A vous de juger !

Crainte d’une hausse du trafic

En tous cas, les critiques sont là. Le compte-rendu de la concertation qui s’est déroulée au début de l’année 2019 relève que « l’objectif de sécurisation est une priorité largement reconnue par la grande majorité des contributeurs » mais que « des contributions s’interrogent sur la pertinence de cet investissement en faveur du mode routier à l’heure où le développement des mobilités alternatives à la voiture est une préoccupation croissante.

De nombreuses contributions analysent également le projet face aux enjeux climatiques et à la notion de transition écologique. À ce titre, il est suggéré que l’amélioration de la voie de chemin de fer, passant à proximité de la RD 1075, serait aussi un moyen de répondre aux enjeux de sécurisation et de fluidification ». En outre, « un certain nombre de participants craignent que les améliorations apportées par les nouveaux aménagements soient sources d’attractivité et in fine, se traduisent par une hausse du trafic sur l’axe. La hausse de la fréquentation par les poids-lourds est particulièrement appréhendée, en raison des embouteillages et des nuisances sonores qu’elle pourrait générer ».

Face à ces critiques globales, le Département répond sobrement qu’il se devait de répondre aux « forts enjeux de sécurité » (155 accidents relevés entre 2009 et 2016 dont de nombreux accidents corporels graves ou mortels). Mais la méthode est-elle la bonne ?

Fluidification de l’axe

Dans les documents de concertation, le Département se défend : « l’augmentation de la fréquentation ou la diminution du temps de parcours ne sont (...) pas des objectifs assignés au projet ». Mais il reconnaît par ailleurs vouloir « améliorer la liaison entre Grenoble et Gap » et « fiabilis(er) les temps de parcours ».

Sur la cinquantaine d’aménagements prévus, seuls deux visent un « rétrécissement de la largeur des voies pour réduire la vitesse », à la Remise (Clelles) et la Commanderie (Saint-Maurice). Exception faite de quelques travaux d’entretien de ponts ou de passages de ruisseaux, tous les autres aménagements ont pour objectif de fluidifier le trafic sur l’axe principal en réduisant les confrontations avec les usages locaux (piétons, cyclistes, tracteurs, etc.) ou avec les véhicules lents (camions, campings cars, etc.) : intersections agrémentées de voies de « tourne à gauche » pour ne pas « gêner la circulation », tunnels pour faire passer les tracteurs, vélos et piétons sous la route, créneaux pour « faciliter le dépassement » notamment des véhicules les plus lents, sans compter deux rabotages de bosses et une rectification de courbe pour « améliorer la visibilité ».

Enfin, une quinzaine de petits points d’accès à la « nationale » devraient être également supprimés, nécessitant des petits détours pour les riverains (hameau du Fau à Roissard, ferme Verdure au Percy, etc.), voire la création de nouvelles portions de voies (carrefour du Monestier-du-Percy). C’est que cette route compte surtout un trafic dit « de transit » : sur 7200 véhicules par jour qui passent le col du Fau, seul un cinquième se rend dans le Trièves (voir dossier des NdP d’octobre 2019). L’essentiel des voitures et des camions ne font que traverser, et ils sont souvent pressés, comme chacun-e d’entre nous a déjà eu l’occasion de le constater !

Deux tiers du budget pour faciliter les dépassements

Le document de concertation explique que « la vitesse élevée sur l’axe revient fréquemment dans les contributions comme l’un des principaux facteurs d’accidents et, à ce titre, elle constitue une préoccupation majeure des participants. De plus, un nombre important de contributions met en avant la crainte d’une augmentation des vitesses de circulation suite aux aménagements de créneaux de dépassement ».

Mais le Département estime ceux-ci nécessaires pour éviter les dépassements dangereux. Ces créneaux vont représenter les deux tiers des investissements prévus :

- Créneaux de dépassements : 11 opérations, environ 38 millions d’euros
- Modifications de carrefours : 18 opérations,environ 14 millions d’euros
- Autres opérations : environ 5 millions d’euros

La concertation va probablement changer un peu la donne : entre autres, sont prévus un créneau de dépassement en moins et cinq nouveaux aménagements de carrefour. Sans compter de nombreux réaménagements entraînés par les modifications prévues : nouveaux accès aux parcelles et chemins agricoles ou forestiers, agrandissements de certains tunnels prévus pour faire passer des tracteurs, ou encore la création de merlons pour limiter le bruit.

Le Département promet que « les habitations les plus exposées au bruit issu de la circulation sur la RD 1075 pourront faire l’objet d’un traitement de leurs ouvertures. Les modalités d’isolation phonique des habitations les plus exposées seront étudiées sur l’ensemble de l’itinéraire ». Habitante-es du Trièves : fluidifier le trafic ou vivre la fenêtre ouverte : il va falloir choisir !

Lionel Perrin pour les Nouvelles du Pays

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Voici également le tract distribué lors du blocage de la RD1075 le 17 juin :

"Le 17 juin (et les jours suivants !), nous sommes appelé-es à agir contre la réintoxication du monde.

Dans le Trièves, nous vous proposons une entracte buissonnière sur les grands chemins. Le confinement à peine levé, les voitures et les camions ont repris leur ballet absurde sur la RD1075. Puis, avec les premiers longs week-ends, le harcèlement des motos, toute la journée dans les oreilles, même depuis les alpages du Jocou. « Qu’il est beau, le Trièves vu à fond la caisse depuis la selle vibrante de mon bolide ! »

Pourtant, qu’est-ce qu’on était bien à profiter du calme et du ralentissement général pendant quelques semaines, comme une bien modeste compensation de la crise passée et à venir. Il y a quelques dizaines d’années, c’était le rythme habituel du trafic : quelques véhicules de-ci de-là ; désormais il faut s’habituer à ce qu’il y en ait toujours plus. On a  « fait la guerre » au virus, désormais l’urgence est à « relancer l’économie » et le tourisme, tant pis pour les 67 000 morts chaque année en France dus à la pollution de l’air (plus de deux fois ceux du covid) : vroum !

Les irresponsables politiques du Département et de l’État veulent dépenser 57 millions d’euros pour fluidifier le trafic (officiellement « sécuriser le parcours ») sur les 32 kilomètres de route. Alors que la crise économique sans précédent va justifier toutes sortes de coupes budgétaires, l’urgence est-elle vraiment là ?

Nous refusons que le Trièves soit considéré comme un parc d’attraction pour lobotomobilistes, et le parcours obligé de marchandises pour la plupart inutiles (qui du reste pourraient transiter par le rail voisin). Nous refusons l’accélération et la dégradation du monde, de notre monde et de notre petit pays, qui nous sont imposées par cet axe routier mortifère.

Nous voulons des trains, des chevreuils, le chant des oiseaux et du temps pour admirer les fleurs sur le bord de la route.

Mercredi 17 juin nous pique-niquerons ensemble sur la chaussée et ferons un peu de botanique de talus pour que le flux s’arrête un moment à nouveau, enfin.

Collectif des lichens (organismes sensibles aux polluants, qu’on utilise comme bioindicateurs)

Plus d'infos : leslichens (at) riseup.net