Rassemblement pour Doona : Le discours de Grenoble

02/10/2020

Suite au suicide de Doona, jeune étudiante trans à Montpellier, une centaine de personnes se sont rassemblées mardi 29 septembre devant le CROUS de Grenoble.

Voici le discours qui a été lu ce jour-là par les quatres personnes trans organisant le rassemblement grenoblois :

"Nous nous trouvons ici parce qu’il y a quelques jours nous avons appris la mort de Doona. Doona était une étudiante trans de 19 ans qui vivait à Montpellier, dans une résidence universitaire appartenant au CROUS.

En situation de détresse psychologique, quelques jours avant sa mort elle a été accueillie de manière tellement transphobe par le service des urgences qu’elle n’a pas pu recevoir les soins dont elle avait besoin. Et dans la lancée, le CROUS de Montpellier n’a rien trouvé de plus délicat à faire que menacer de l’expulser de son logement si elle n’arrêtait pas "avec ses crises". C’était le 23 septembre, et quelques heures plus tard Doona a définitivement mis fin à ses jours à la gare de Montpellier.

Nous avons choisi cet endroit de rassemblement [le CROUS de Grenoble] pour pointer du doigt les lourdes responsabilités de l’institution du CROUS dans la mort de Doona.

L’insensibilité dont ils ont fait preuve à Montpellier nous rappelle le geste de Anas, un étudiant précaire de Lyon qui, après avoir perdu sa bourse, en novembre dernier s’est immolé devant le CROUS. Il a laissé comme message « Vive le socialisme, vive l’autogestion, vive la Sécu ».

À Grenoble, jusqu’à la fin des années 2000, le CROUS dénonçait les étudiant-e-s sans papiers logé-e-s dans ses résidences et autorisait la police à rentrer pour les enlever et les déporter. Si cette pratique n’est plus autant d’actualité maintenant c’est juste parce que l’administration universitaire est arrivée à travers les contrôles administratifs à empêcher désormais l’accès aux logements étudiants aux étudiant-e-s sans papiers, qui se retrouvent donc maintenant dans des situations encore plus précaires.

Toujours sur ce même campus, au mois de mars 2017, la résidence Condillac, un vétuste bâtiment appartenant au CROUS, a brûlé à cause de négligences dans l’entretien. Ce bâtiment hébergeait une centaine d’étudiant-e-s presque uniquement d’origine africaine, qui se sont retrouvé-e-s à la rue du jour au lendemain. Le traitement de la situation de la part du CROUS a été complètement empreint de racisme : les personnes ont été laissées à la rue sans aucun plan d’hébergement valable et les dédommagements proposés ont été totalement dérisoires par rapport à la valeur des biens personnels perdus.

La mort de Doona nous rappelle tristement celles encore récentes de Laura et Mathilde, et de toutes les autres femmes trans qui nous ont quitté-e-s : tuées parfois, comme Doona, par la transmisogynie, la psychophobie et la précarité, mais aussi par le racisme, l’homophobie, le patriarcat, le colonialisme, la police, les clients de la prostitution et les lois qui empêchent d’exercer ce métier de manière plus sûre, l’école, l’institution familiale, le capitalisme... et la liste ne s’arrête pas là.

Nous ne connaissions pas Doona personnellement, mais si nous avons été touchées par sa mort, c’est parce qu’elle nous rappelle encore une fois à quel point le monde qui nous entoure en a rien à foutre de nous, que nous soyons des femmes trans, des précaires ou des personnes qui en chient avec leur santé mentale. Mais aussi parce qu’elle nous rappelle toutes les fois où nous avons été poussées à bout de notre envie de vivre, de notre santé mentale par les insultes quotidiennes, le harcèlement dans l’espace public, les humiliations sur nos lieux de travail, et le mépris à notre égard des milieux médicaux.

Et aussi parce qu’elle nous rappelle toutes les fois où nous avons subi ces humiliations et ces violences et que personne autour n’a réagi, comme si la violence que nous subissons était de notre faute, parce que nous refusons d’être invisibles et de rester caché-e-s dans nos placards, comme si par notre existence même nous méritions non seulement votre violence mais aussi votre indifférence.

Si nous sommes ici, c’est aussi parce que le traitement médiatique de la mort des femmes trans est toujours déplorable et insultant. La presse présente les femmes trans décédées comme des hommes, voir des hommes déguisés. Même après notre mort, nous ne sommes que très rarement respectées.

Si nous sommes ici, c’est parce que Doona avait écrit sur Facebook -dans un post qui dénonçait les violences faites aux femmes trans- que si elle mourait et qu’elle était mégenrée elle voulait qu’on fasse péter un scandale.

Hier plusieurs centaines de personnes se sont retrouvées à Montpellier et à Paris, et en ce même moment, des rassemblements similaires à celui-ci sont en train d’avoir lieu dans plusieurs dizaines d’autres villes en france. Donc, s’il vous plaît, parlez de ça avec vos proches, sur les réseaux, dans vos salles de classe, faites tout ce que vous pouvez pour faire du bruit."

Ce discours a initialement été publié sur le média CRIC

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Voici également l'appel à rassemblement extrait du communiqué de Solidaires Etudiant-e-s Lyon :

"ETAT COUPABLE CROUS RESPONSABLE

Nous avons le regret de vous apprendre que mercredi 23 septembre, Doona, une jeune étudiante trans a mis fin à ses jours. Après avoir traversé plusieurs crises suicidaires, le CROUS lui signifie alors que si elle recommence, elle perdra son logement.

Maltraitée par le milieu médical transphobe et mise en danger par le CROUS, elle décide d'en finir à la gare de Montpellier. Cette situation nous rappelle tristement ce qui s'est passé avec un de nos camarades en novembre dernier, et nous le redisons : "Nous n'avons pas suffisamment de mots pour crier notre douleur et notre tristesse".

Les institutions nous montrent à nouveau leur manque d'empathie et leur mépris à l'égard des étudiant-e-s précaires dont la santé mentale est dégradée par celle-ci, les poussant jusqu'au suicide. Son acte nous rappelle également ceux de Laura, de Mathilde et de toutes les autres femmes trans mortes et poussées au suicide à cause de la transmisogynie.

Aujourd'hui un nombre considérable d'étudiant-e-s et de personnes trans n'ont pas accès aux services de santé par manque de moyens ou d'accessibilité et ont des mauvaises expériences avec les services sociaux censés nous aider. […] Extrait du texte « La réalité de la transmisogynie » [lesguerilleres.wordpress.com/2020/09/25/la-realite-de-la-transmisogynie/]

Le 23 septembre 2020, notre sœur Doona s’est suicidée, quelques heures après une menace d’expulsion de son logement étudiant de la part du CROUS. Doona était une jeune femme trans de 19 ans. Elle aimait jouer aux jeux vidéo, elle avait, comme tant d’autres femmes trans qui n’ont d’autre choix que de se plier face à l’oppression ou d’y résister, une verve militante, elle aidait volontiers ses ami·es et espérait avoir une copine avec qui partager une belle histoire d’amour.

À 19 ans on doit avoir la vie devant soi. Doona aurait dû avoir la vie devant elle. Mais Doona est morte trop jeune, comme c’est le cas pour de nombreuses femmes trans dans notre société transphobe. […] Le cissexisme est un système organisé. La peur, la haine, le harcèlement, les meurtres, les assassinats et les agressions des personnes trans sont des comportements absolument normaux dans nos sociétés structurellement transphobes.

Le CROUS de Montpellier a poussé Doona au suicide. Les journaux qui l’ont présentée comme un homme après son décès ont sali sa mémoire. Elle, Laura, Mathilde et toutes les autres ont été victimes de meurtres transmisogynes de la part de l’État français. Pas d’oubli, pas de pardon."

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Voici deux autres articles donnant des points de vue sur les raisons de la mort de Doona :

A Montpellier, le suicide de Doona, une étudiante trans, suscite la colère.

La réalité de la transmisogynie