Interview : Covid-19 et survivalisme à Grenoble

01/01/2021

Quelques mois avant l'arrivée du Covid-19 en France, ici Grenoble publiait une interview insolite, celle de Didier, un Grenoblois se présentant comme "survivaliste de gauche". Et qui se préparait sérieusement à la "fin du monde".

Didier terminait son interview par cette phrase prophétique : "Si une épidémie fulgurante arrive, vous ferez quoi ? Je trouve ça dingue qu'on ne soit pas plus nombreuses et nombreux à anticiper le désastre capitaliste qui est là, juste devant nous".

Et une épidémie est arrivée... Le matériel et le savoir-faire de Didier ont-ils vraiment été utiles ? Comment s'est-il organisé ? Quelle est son analyse de la situation ? Le survivalisme va-t-il connaître un essor sans précédent en France ?

Au plus fort de la crise, nous avons cherché à contacter Didier, mais il ne nous a pas répondu. Après de multiples relances, il a finalement accepté une nouvelle interview.

Précisons que la lecture de la
première interview est recommandée mais non indispensable pour comprendre ce qui suit.

Dernier détail : nous nous sommes permis d'ajouter des hyperliens pour sourcer certains propos.

Bonne lecture !

* * *
ici Grenoble : Comment as-tu vécu l'arrivée de l'épidémie à Grenoble ?

Didier : Avec sidération et inquiétude. Comme tout le monde j'imagine. On a beau se préparer au pire et avoir vu une centaine de films post-apocalyptiques, vivre un confinement "en vrai", c'est impressionnant. Les rues de Grenoble vides. La ruée vers les supermarchés le jour d'avant. Le drone policier qui survole l'agglo. Les premiers jours, j'avais la boule au ventre. J'étais inquiet pour tous les gens que j'aime. Pour les enfants surtout.

As-tu déclenché ton "plan d'urgence" ?

Oui. Dès que nous avons appris le confinement en Chine, j'ai mis en alerte mon réseau. Nous avons suivi un protocole pour éviter au maximum les contaminations. Puis on s'est coupé-e-s du monde pendant plusieurs mois, grâce à mes stocks. On a profité du calme pour se documenter au maximum sur ce virus, essayer de mieux cerner l'ampleur de la menace.

Tes proches ont pu quitter du jour au lendemain leur travail ?!

Non. Certain-e-s ont basculé dans le télétravail. D'autres ont organisé leur absence. Pour celles et ceux qui n'avaient pas le choix, on leur a transmis des vivres et du matériel. Pour leur éviter de faire la queue dans les magasins. Le plus possible en tout cas.

Pour votre confinement, vous avez rejoint l'une de vos cachettes secrètes ?

Non. Nous étions dans une maison isolée, pas loin de Grenoble. Et pas loin d'une "cachette secrète" comme vous dites.

Quelle était l'ambiance au sein de votre équipe ?

Le sentiment de vivre une répétition générale. Comme les trois coups d'une pièce de théâtre. On a ressenti la même chose après la destruction de la vallée de la Roya, les feux dévastateurs en Australie, en Sibérie, en Californie. Les débuts d'une crise inimaginable. Qui ne fait que commencer. Qui a déjà commencé dans plein de pays. Mais qui touche maintenant la France. Pour le reste, on était fasciné-e-s de voir les analogies avec Fukushima.

Fukushima ?!

Ça fait des années que je me documente sur les catastrophes. Ce qui me frappe, ce sont les constantes dans les réactions des gouvernements. L'opacité. Les mensonges d'État. Les mesures incohérentes. L'absence de remise en question du système dominant. Les discours sur le "vivre avec". La priorité donnée à l'économie. L'infantilisation de la population. L'accent mis sur la "responsabilisation individuelle".

Vous pouvez être plus précis ?

Un seul exemple. Après l'explosion nucléaire de Fukushima, pour "bien" faire, il aurait fallu évacuer Tokyo. Mais on ne peut pas évacuer 30 millions de personnes. Ce serait la fin du Japon. Alors on dit aux gens : "Portez un dosimètre, surveillez le taux de radioactivité de vos aliments, gérez votre dose annuelle maximale de contamination. Et si vous tombez malade, c'est parce que vous ne faites pas assez attention, on vous avait prévenu !" Ici on nous dit : "Portez un masque, respectez les règles sanitaires imposées, vous serez protégé-e-s du virus. Et si vous tombez malade, c'est sans doute parce que vous n'avez pas été assez prudent-e-s."

Vous êtes contre le port du masque ?

Pas du tout. Au contraire, je pense que nous devrions porter des masques bien plus performants, type FFP2. Et si je vivais au Japon, je porterais un dosimètre. Mais c'est une illusion de croire que les masques suffisent à nous protéger.

Pourquoi ?

Déjà, ce sont généralement des nids à bactéries, car ils sont mal portés, mal stockés ou portés trop longtemps. Ensuite, masque ou pas, à partir du moment où les gens fréquentent les mêmes supermarchés, les mêmes écoles, les mêmes entreprises, c'est impossible de stopper l'épidémie. Si on passait à la lampe Polilight les rayons des supermarchés, les réfectoires des lycées ou les transports en commun, vous tomberiez par terre...

C'est malgré tout "moins pire" avec les masques que sans, non ?

Oui. Mais ça ne suffira pas à stopper l'épidémie Avec les mesures mises en place jusqu'ici, l'État ne cherche qu'à ralentir la progression, à éviter au maximum l'encombrement des hôpitaux. C'est une sorte de compromis entre le nombre de mort-e-s socialement acceptables et la poursuite de l'activité économique. Et donc, concrètement, le sacrifice d'une partie de la population.

Qu'est-ce qu'il aurait fallu faire selon vous ?

Stopper toute l'activité économique. Fermer les supermarchés et les entreprises. Organiser un ravitaillement sécurisé de la population. Et revoir notre système de production et de consommation de fond en comble. Mais c'est évidemment impossible. C'est comme à Fukushima : une fois que la catastrophe est là, on est dans une merdier terrible. Cette épidémie montre la vulnérabilité totale de nos sociétés industrielles et mondialisées. On a juste de la chance sur ce coup-là.

De la chance ?!

Ce virus made in China est relativement peu mortel, du moins tant qu'il n'y a pas de mutation. C'est un cauchemar pour toutes les personnes qui ont perdu des proches. Mais ce n'est pas la peste. On se dirige vers 60 000 mort-e-s par an en France. À comparer avec les 600 000 mort-e-s chaque année dans notre pays. Dont 60 000 par le tabac. 45 000 par la pollution de l'air. Sans doute plus de 200 000 par la bouffe industrielle et les pesticides. Et plus de 400 000 sur les routes en 50 ans. Et que fait-on contre l'industrie agro-alimentaire, les bagnoles, tout ce qui diffuse des substances cancérigènes et des particules fines ?

Vous avez dit "virus made in China". Êtes-vous un adepte des théories dites "complotistes" sur la Covid-19, par exemple celles développées dans le fameux film Hold-Up ?

On est vraiment pris dans un étau... D'un côté on a les médias dominants qui relaient les mensonges éhontés du gouvernement et du patronat, donc ils sont de moins en moins crédibles. Et de l'autre, on a des réseaux sociaux sans foi ni loi qui diffusent tout et n'importe quoi, et qui sont un eldorado pour les fous furieux doués en communication. Donc pour vous répondre, je pense que le film Hold-Up est bidon. Mais je comprends que de plus en plus de gens cherchent des vérités ailleurs qu'à la télé.

Donc vous ne pensez pas que le virus provient d'un labo chinois ?

Pour l'instant, on ne peut pas exclure que le virus se soit échappé accidentellement d'un laboratoire de Wuhan. Mais je ne crois pas à une action planifiée. Ce que je crois, c'est le génie des dominants pour exploiter toute crise à leur profit. Pour Amazon et compagnie, l'épidémie est une opportunité fantastique. Elle fragilise les faibles et renforce les forts. La Chine en profite pour renforcer son influence. Le gouvernement pour passer des lois d'extrême droite. Netflix pour diffuser ses séries. Le Covid-19, c'est la fête des rapaces.

Pensez-vous que la crise du Covid-19 va entraîner un développement sans précédent du survivalisme en France ?

Évidemment. Et d'abord le survivalisme de droite. Il suffit de suivre les forums, les vidéos et les sites survivalistes. C'est frénétique. Les ventes de matériel explosent. On peut même louer ou faire construire des bunkers autour de Paris. Mais ça, c'est la partie visible de l'iceberg. Dessous, il y a ce qu'on pourrait appeler le survivalisme "de basse intensité". Celui de tous les jours. Dans les relations sociales.

C'est-à-dire ?

Cette crise va renforcer "l'état de siège permanent" dans lequel de nombreuses personnes se sentent. Surtout les gens de droite. On se méfie des autres et de tout ce qui n'est pas connu. On se replie sur sa sphère privée. Sur son "clan". On protège davantage ses biens matériels. On s'équipe en SUV et en 4x4. On achète des résidences secondaires à la campagne.

Mais l'épidémie a aussi généré de formidables élans de générosité et de solidarités. Regardez à Grenoble : les maraudes autogérées, les Brigades de solidarité populaire, les nombreux réseaux d'entraide...

Vous trouvez vraiment que ce qui domine la société actuellement, c'est la solidarité ? J'espère que vous avez raison. Peut-être qu'on va assister à une polarisation, avec d'un côté des gens de plus en plus solidaires, et de l'autre des gens de plus en plus rapaces. Moi je sens surtout grandir l'état d'esprit survivaliste. Toujours plus de matérialisme égocentrique.

Et pourtant, vous faites du survivalisme.

Je vous l'ai déjà dit, je n'aime pas ce terme. Je parlerais plutôt de "prolongalisme". Ou de "mourir-dignementisme". Mon but, c'est de ne pas être totalement happé par les catastrophes, comme un lapin dans les phares d'une voiture. Ne pas être obligé de faire la queue au supermarché. Moins subir le chaos. Être en mesure de comprendre ce qui se passe. De riposter si nécessaire. D'aider d'autres gens. Et de mourir dignement s'il n'y a pas d'issue.

Donc vous encouragez les gens à faire du survivalisme.

Le pire est devant nous. Alors oui, je pense que c'est raisonnable de s'équiper. Stocker des vivres pour tenir au moins quelques semaines. Mettre en place des points de ralliement pour ses proches. Aménager des lieux sécurisés. Disposer d'armes légales. On attend quoi pour s'affoler ?! La banquise est condamnée. 80% des insectes et 60% des animaux sauvages ont disparu. Tous les voyants sont au rouge. Maintenant on n'a plus besoin de Cafés Collapsologie. On a besoin de Cafés "crise-anticipation", pour se préparer concrètement au désastre.

Et pourquoi vous ne les organisez pas ?!

Je vous ai déjà répondu sur ce point.

Depuis le début de cette interview, vous ne parlez pas de luttes politiques à mener. Vous ne parlez que de démarches individualistes. Comme si désormais, il fallait juste se préparer au pire, chacun-e dans son coin.

Ah non ! Je pense qu'il faut se préparer au pire ET se battre pour éviter le pire. La gauche est condamnée à marcher sur deux pieds : un pied dans les luttes pour changer ce monde, un pied pour se préparer au désastre.

Mais vous croyez encore à des changements politiques ?

Une part de moi, oui. J'espère que toute la clique au pouvoir va dégager en 2022. Que l'électorat va basculer à gauche. Mais surtout, je rêve d'un vrai sursaut social. Sept millions de personnes dans les rues pour tout bloquer. Exiger un bouleversement total de notre société. Un plan d'urgence pour nous sauver de la barbarie. Mon rêve secret, c'est que cette crise agisse comme une sorte d'électrochoc anticapitaliste et libertaire pour un maximum de personnes.

Un électrochoc anticapitaliste et libertaire ?!

Ça me paraît évident. Quand on remplit une attestation de déplacement, on prend vraiment conscience, dans sa chair, que nous sommes de simples sujets de l'État français. Quand on fait la queue dans un supermarché la veille du confinement, on voit bien que nous sommes des consommateurs dépendants de multinationales, avec très peu d'autonomie matérielle. Cette crise nous montre à quel point nous sommes sous la botte de l'État et du capitalisme. Et pourquoi être libertaire et anticapitaliste a du sens. Je ne veux pas me voir imposées des décisions auxquelles je ne suis pas associé, et je veux dépendre le moins possible du patronat. J'espère que nous serons de plus en plus nombreux et nombreuses à ressentir ça.

Et vous luttez, vous, concrètement ?

Oui. Je suis allé à presque toutes les manifs contestataires de Grenoble depuis septembre. Mais je sais que plus nous serons dans des situations de crise, plus ce sera dur de lutter. Il va falloir redoubler d'effort pendant toutes les fenêtres de "normalité".

Le mot de la fin ?

Je prie pour que la prochaine épidémie soit la plus lointaine possible. Et pour que le prochain virus soit le moins virulent possible. Surtout pour les enfants.

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Pourquoi Didier n'organise-t-il pas des réunions publiques à Grenoble ? Que contiennent ses "cachettes secrètes" ? Qu'est-ce que l'idéologie "prolongaliste" dont il parle ? Vous trouverez les réponses dans la première interview de Didier.

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Post-scriptum par l'équipe d'ici Grenoble

Cette interview est la plus sombre jamais publiée par notre média... Pour contrebalancer et relativiser les propos de Didier, nous vous proposons plusieurs ressources :

- Les analyses des Cafés Collapsologie de Grenoble.

- Le média Reporterre, qui propose de nombreuses enquêtes et interviews autour de l'écologie radicale.

- Les collectifs imaginaires Isère 2049 et Le Plan B, qui présentent une vision plus positive et coopérative de l'avenir.

- Le mouvement Extinction Rebellion Isère, qui tente de créer un grand mouvement international contre le désastre climatique.