Manifeste féministe contre le projet Neyrpic

25/10/2020

Un collectif de militantes féministes vient de publier un Manifeste féministe contre le projet Neyrpic, co-signé par Action Neyrpic, Nous Toustes, Osez le Féminisme, Collages Féminicides 38 et @ca_va_saigner :

"Capitalisme et patriarcat, deux fondations du projet Neyrpic.

En ces temps de crise, notre système mondialisé de surproduction et de surconsommation, responsable d’une grande partie de la destruction du vivant comme des bouleversements que nous traversons, montre ses failles et ses limites. Alors qu’un peu partout les chantiers de bétonisation du territoire ont connu un ralentissement forcé, les idées, elles, n’ont pas cessé de germer.

Parmi ces idées, il y a celle déjà bien enracinée en nous selon laquelle le projet du centre commercial Neyrpic, à Saint- Martin-d’Hères – un projet s'inscrivant dans ce même système marchand, mondialisé et destructeur – est un projet perpétuant des logiques sexistes. Nous avons décidé, en tant que femmes, de prendre la plume pour émettre une critique du projet Neyrpic, et dénoncer la manière dont il s’inscrit dans des dynamiques systémiques capitalistes et patriarcales qui se nourrissent et se renforcent mutuellement.

C’est le fait que ce projet s’adresse en priorité à nous, femmes de la métropole grenobloise, qui nous donne une légitimité spécifique pour nous y opposer. Il suffit en effet de regarder la campagne de communication autour du « pôle de vie, de commerce et de loisir » (vidéo de présentation, visuels sur internet et sur site, etc.) pour constater que ce sont majoritairement des femmes qui sont représentées et visées.

Or, l'image de la femme véhiculée par cette campagne de communication, et au sein du monde marchand dans sa grande majorité, nous semble un bon exemple de la manière dont capitalisme et patriarcat sont aujourd'hui imbriqués.

Nous pouvons tout d'abord rappeler que le principe de binarisation et d'opposition des genres, qui est un des principes fondateurs du patriarcat, est utilisé par le capitalisme qui crée et vend des produits de consommation genrés, ce qui conduit à renforcer les identités, les normes et les hiérarchies de genre.

De plus, en liant le commerce individuel et de loisir à une certaine idée de la féminité, la campagne de communication du projet Neyrpic renforce le stéréotype selon lequel les femmes seraient des êtres, tournées vers des activités de loisir et une consommation de marchandises liées à leur plaisir et leur apparence. Or, ceci répond moins à une envie personnelle qu’à des injonctions sociales, les femmes étant valorisées socialement à la mesure du temps qu'elles passent à prendre soin de leur apparence physique (épilation, maquillage, vêtements, etc.).

Ces injonctions émanent à la fois du patriarcat, qui ne valorise pas l'autonomie des femmes mais le fait de plaire et de se conformer, et du capitalisme qui se sert de ces impératifs pour pousser les femmes à consommer. Les grandes enseignes, qui renforcent cette image hégémonique en inondant l’espace public de renvois à ces impératifs, sont valorisées, car elles semblent favoriser l'accès à un certain idéal de féminité.

Tout cela contribue à maintenir les femmes dans une position d'aliénation : non seulement leur argent, leur temps, leur esprit sont occupés à tenter de répondre à ces injonctions du système plutôt qu'à d'autres activités plus épanouissantes ou émancipatrices, mais la réponse à ces injonctions n'offre qu'une valorisation sociale partielle, en tant que "femmes" et non en tant qu'individues à part entière.

De plus, la valeur accordée à l'apparence physique se concrétise moins dans une valorisation des femmes qui se conforment à ces injonctions que dans une dévalorisation violente de celles qui s'en éloignent.

Enfin, cette valorisation de la féminité hégémonique recoupe également d'autres dominations et renforce les hiérarchies de race, de classe et de sexualité en niant le fait que d’autres expériences, que d’autres types de féminité existent. Dans la vidéo de promotion du projet Neyrpic, on ne peut voir qu'essentiellement des femmes minces, blanches, aisées, des couples hétérosexuels, etc.

Un des arguments avancés dans la défense du projet Neyrpic est l’important nombre d’emplois qui vont être créés avec la construction du centre commercial. Outre le fait que la construction du centre commercial risque d’avoir des conséquences très importantes sur les commerces alentour, engendrant probablement des pertes de travail dans la métropole, que pouvons-nous réellement espérer des emplois promis par le projet Neyrpic ?

Nous savons d’avance qu’il s’agira très probablement d’emplois précaires, dans les secteurs de la vente et de la restauration. Or, plus des trois quarts des salarié·es dans la vente sont des femmes.

De manière générale, et la crise du Covid19 l'aura d'autant plus démontré, ce sont les femmes qui occupent en majorité les postes à forte utilité sociale et les postes de service, qui sont aussi souvent les emplois les moins bien rémunérés et les moins valorisés : elles travaillent dans de moins bonnes conditions que les hommes. Les emplois qui vont être créés à Neyrpic sont des emplois qui suivront probablement cette logique et imposeront la docilité face aux exigences du patronat dans un contexte de chômage de masse.

De plus ce sont majoritairement des femmes racisées et précaires qui vont occuper ces différents postes proposés par le centre commercial.

L’accès des femmes au salariat a marqué il y a quelques dizaines d’années une grande avancée des droits des femmes. Il marque également l’entrée des femmes sur le marché du travail, et nous venons de montrer brièvement la manière dont celui-ci est aliénant pour les femmes et porteur d’inégalités.

C’est également l’accès des femmes au salariat qui a permis le renforcement de cette figure dominante de la féminité liée à la consommation que nous évoquions plus haut. Ayant obtenu une relative indépendance financière, les femmes sont en effet devenues des cibles majeures du capitalisme marchand dans des domaines autres que celui de l’électro-ménager et du linge de maison.

Cet impératif de consommation, lié à un marché de l’emploi profondément inégalitaire, renforce donc la domination patriarcale, mais aussi les inégalités entre les femmes, les unes ayant « réussi » sur le marché de l’emploi et étant donc capables d’accéder à des biens de consommation renforçant leur valorisation sociale en tant que femmes (épilation, produits de beauté, coach minceur...) et les autres, occupant les postes les plus utiles et pourtant les plus dévalorisés et peinant à accéder à ces biens qui facilitent la conformité à un idéal féminin hégémonique.

Tel qu'il est promu en occident et par le projet Neyrpic, cet idéal féminin hégémonique repose sur le capitalisme post-colonial qui comprend l'exploitation des femmes des pays dits “en développement” comme les ouvrières des maquiladoras ou les ouvrières textiles du Bangladesh, pour ne citer qu'elles.

Le centre commercial à Neyrpic ne sera pas accessible à toutes et à tous, mais seulement à une minorité de personnes aisées. En privatisant l'espace public, celui-ci va donc accroître le contrôle, la surveillance et l’exclusion d’une partie conséquente de la population.

Cette exclusion s’explique en partie par le fait que ces grands projets inutiles et imposés, dont fait partie Neyrpic, sont portés majoritairement par des hommes blancs, cisgenres, hétérosexuels et de plus de quarante ans. Si les normes sexistes continuent d'exister et de perdurer, c’est en grande partie car les femmes et les minorisé·e·s de genre sont peu présent·e·s dans les décisions concernant l’aménagement de l'espace public, qui, la plupart du temps, n’est conçu ni en concertation avec elleux, ni selon leurs besoins.

La prédominance des hommes cis-genres dans les sphères de pouvoir relègue les femmes et les minorisé·e·s de genre à des espaces marginalisés, les dépossédant de leurs capacités de décider et d'agir sur leur territoire. C'est ainsi que l'on se retrouve avec ce projet qui nous permettrait de flâner dans des allées commerçantes, déjeuner (des salades) en parlant chiffons avec des copines et renouveler nos garde-robes pour plaire et éveiller l'intérêt de nos maris-patrons-voisins.

Plutôt que de répondre à ces injonctions et nous conformer à ce modèle, nous appelons ici à nous en extirper et cela passe pour nous par le refus des projets comme celui de Neyrpic, qui s'inscrit dans la continuité des centres commerciaux capitalistes et patriarcaux qui nous maintiennent dans un rôle de femme-objet et de consommatrice, lorsque nous aurions besoin d'être considérées comme des sujets et des citoyennes.

Où sont les espaces de partage et d'échange dont nous avons besoin ? Où sont les crèches, les lieux de réunion qui permettraient l'émergence des sororités et adelphités au-delà d'un cadre marchand ? La friche Neyrpic fait partie de notre patrimoine, de notre matrimoine. Ce territoire, c'est notre espace de vie et celui de nos familles.

C'est là que nous pourrions aller chercher de la fraîcheur naturelle dans les années de canicules qui s'annoncent. C'est là que nous avons besoin de (re)créer des réseaux d'entraide dont le manque se fait sentir, mais dont l'efficacité pourtant a encore été démontrée pendant la crise sanitaire que nous traversons.

C'est là que nous pourrions faire nos courses en circuits courts, permettant de faire vivre les producteur·rices locaux·les, que nous pourrions envisager des espaces de parole et de rencontre, et non un nouvel espace de domination qui perpétue un système capitaliste destructeur et une oppression patriarcale toujours plus enfermante.

Nous nous inscrivons ici dans la continuité d'une pensée écoféministe, car nous voyons en ce projet une exploitation et une destruction de la nature au service de la reproduction de logiques capitalistes patriarcales qui ne voient dans les femmes que leur potentiel de (re)production et de consommation. Nous pensons qu'il est important, en tant que femmes, et en tant que féministes, de s'allier à la lutte écologique comme le font des femmes dans le monde entier.

Et nous revendiquons ici notre légitimité à le faire, parce qu’à travers ce « pôle de vie des halles Neyrpic », le promoteur Apsys perpétue ce système mondialisé, responsable de la destruction du vivant ; et par solidarité envers toutes ces femmes à travers le monde qui en subissent, en premières victimes, lesconséquences écologiques et sociales.

Car ce sont majoritairement les femmes qui, aujourd’hui, s’occupent de la production agricole vivrière (60 à 80% d'après l'Organisation des nations unies pour l'alimentation et l'agriculture) dans les pays les plus touchés par le réchauffement climatique à la cause de sécheresses, inondations, etc., et qui ont à charge les travaux domestiques, obligées par leurs raréfactions d’aller chercher plus loin les ressources nécessaires à leur survie.

Aujourd'hui, de nombreuses femmes sont obligées de quitter leurs foyers à cause de conflits comme de catastrophes climatiques. Leurs parcours sont d’autant plus difficiles qu’en plus des violences inhérentes au déplacement subi, elles sont davantage exposées aux violences sexistes et sexuelles, et doivent pour certaines d’entre elles subvenir aux besoins d’une famille.

Enfin, les femmes ont quatorze fois plus de risque de mourir que les hommes lors d’une catastrophe naturelle, en partie car l'éducation genrée qu'elles ont reçue les a éloignées de certaines compétences nécessaires à leur survie comme le fait de savoir nager ou courir, sans parler de la dépendance financière à leurs maris, ou l’incommodité de leurs vêtements (voir Etude du Ministère de la Transition Ecologique et Solidaire : Femmes et climat, quels liens ?) .

Les femmes sont donc en "première ligne" comme victimes des conséquences écologiques et sociales du capitalisme, mais aussi comme combattantes de ce mode de production, car, partout dans le monde, elles s'organisent au niveau local pour lutter à la fois contre leur asservissement et l'exploitation effrénée des ressources naturelles.

L'émancipation, ce n'est pas accéder à la classe dominante, c'est faire tomber le système de domination. D'un point de vue féministe, ce n'est pas en adoptant les normes virilistes (compétitivité sur le marché du travail, ambition, etc.) que l'on s'émancipe, car cela se ferait au détriment des femmes les plus précaires, des minorisés de genre, et de celles et ceux qui se refusent à entrer dans ce jeu aliénant. Plutôt que d'essayer de le gagner, essayons de le déconstruire, d'en sortir.

Nous pourrions ainsi imaginer que Neyrpic devienne un espace d'émancipation pour toutes et tous ! Pour faire tomber ce système, il ne faut pas perdre de vue que les dominations sont multiples et qu'il faut travailler main dans la main avec les autres luttes."

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Quelles sont les autres raisons de lutter contre le projet de centre commercial Neyrpic à Saint-Martin-d'Hères ?

Le collectif Action Neyrpic propose également un clip et une petite bande-dessinée pédagogiques.

Pour découvrir le clip, c'est ici.

Pour découvrir la bande-dessinée, c'est ici :

 

Pour en savoir plus sur les luttes contre le centre commercial Neyrpic : Neyrpic Autrement