Polémique : Le masque, une protection ou une soumission ?

07/12/2020

À Grenoble comme ailleurs, si le masque n'était pas obligatoire, combien serions-nous à le porter ? Porter un masque, est-ce un acte altruiste, ou est-ce participer à un état de soumission généralisée ? Depuis le début du confinement, ce débat fait rage et divise, en particulier dans certains milieux militants grenoblois.

ici Grenoble a reçu le point de vue d'une triévoise, Valentine, et nous avons décidé de le publier. Écologiste radicale et féministe engagée, Valentine met des mots et des raisonnements sur ce que beaucoup d'entre nous ressentons quand nous décidons de porter ou de ne pas porter de masque.

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"TO MASQUE OR NOT TO MASQUE ?

Depuis le début de l'épidémie de Covid-19, les mesures absurdes s'abattent sur nous... Pour ne citer que les plus communes :

- L'attestation, qui n'est en rien une mesure sanitaire, mais qui sert à maintenir la population dans un état de soumission, une impression permanente d'être en faute, une peur du gendarme (un million d'amendes pendant le premier confinement, 100 000 pendant les 15 premiers jours du second).

- L'interdiction, qui vient d'être allégée, d'aller seul-e dans les bois ramasser des champignons, parce qu'on risquerait de se fouler une cheville et d'encombrer les urgences. Sauf si on y va avec son fusil de chasse, qui cause pourtant chaque année plus de 150 victimes humaines dont une vingtaine de mort-e-s.

- La fermeture des petits commerces de centre-ville, alors qu'on peut aller s'entasser dans des hypermarchés, et qu'on a le droit d'acheter les trucs les plus inutiles sur Amazon, mettant en danger les travailleur/ses des usines, des entrepôts et de la chaîne de distribution, et doublant les bénéfices du géant capitaliste (second trimestre 2020 par rapport à 2019).

Et puis il y a le masque. Il apparaît comme un symbole de toutes les mesures d'état d'urgence qui aggravent la répression et entravent la lutte politique, pendant que s'accélèrent l'installation des antennes 5G, l'utilisation des drones par la police, les cadeaux financiers aux écocidaires, etc.

Nous nous sentons bâillonné-e-s.

En plus du symbole, il y a aussi les conséquences concrètes du masque : comment des enfants peuvent-ils apprendre à parler, des malentendant-e-s lire sur les lèvres, sans les voir ? Et toutes les conséquences sociales : se sentir coupé·es émotionnellement des autres, percevoir l'autre comme un danger. Cette société où chaque individu vit dans une bulle sanitaire, ça ne fait clairement pas envie.

Et c'est odieux de payer les pots cassés alors qu'on n'est pas responsable individuellement de la situation. On n'est pas responsable de la réponse technique à la crise, dont, pour ne donner qu'un seul exemple, la casse des services publics qui provoque un manque de personnel formé dans les hôpitaux.

Si on va un peu plus loin : pour les personnes moins âgées, le covid n'est dangereux qu'à cause de l'obésité et des maladies respiratoires. Vous avez vu, vous, des mesures prises contre l'industrie agro-alimentaire, les pesticides et autres perturbateurs endocriniens responsables de l'obésité ? Vous avez vu des mesures contre la circulation automobile, les épandages, l'extraction de ressources fossiles, tout ce qui émet des particules fines ?

Et puis, sur les causes mêmes de la pandémie : je n'y peux rien si on braconne des pangolins, s'il y a des élevages industriels et des transports ultra rapides, créant puis répandant le virus comme une traînée de poudre. Ce n'est pas moi qui ait choisi ce système industrialiste, qui provoque les trois causes de la transmission à l'humain de virus dangereux : le changement climatique, la déforestation et la 6ème extinction de masse des espèces vivantes sur Terre.

Oui, j'y participe, par mon mode de vie et par ma passivité. Et à mon échelle, je peux changer des choses. Mais globalement, ce système est massif, ultra puissant. Alors là, devoir mettre gentiment mon petit masque alors que rien n'est fait profondément pour éviter une telle crise, c'est juste insupportable.

Et puis, tout à coup, on prendrait soin des autres par ce petit geste du quotidien, on participerait chacun·e, à son humble niveau, à freiner l'épidémie ? Dans le monde d'avant, c'était plutôt risible dans les milieux militants, les "petits gestes". Éteindre la lumière, ça c'est bon pour Nicolas Hulot, ça ne sert à rien de le faire tant qu'il n'y a pas le "grand soir". Et on continue à prendre sa voiture, et à participer à la pollution qui tue 67 000 personnes en France chaque année (je rappelle qu'on en est à 49 000 mort-e-s pour la covid).

Mais là, parce que c'est nos proches qu'on risque de faire crever, et pas un prolétaire anonyme qui habite au bord du périphérique, là tout à coup on fait le petit geste, on met son masque. Pour ne pas faire pleurer les infirmières des services de réanimation débordés. Pour éviter que des personnes âgées perdent quelques mois de vie.

Rappelons qu'au 3 avril, l’âge moyen des personnes mortes du virus était de 80 ans et six mois, quand l’espérance de vie est de 82 ans et 4 mois. Pour ces 22 mois de différence, on modifie nos vies, alors qu'on n'en est pas capable pour éviter que le monde bascule dans le chaos climatique.

Ok. Mais tout cela, est-ce que ce sont des raisons pertinentes pour NE PAS mettre son masque ?

J'habite dans le Trièves, au sud de Grenoble, où les cas de contamination étaient rarissimes lors de la première vague. Aujourd'hui, même s'il y a un ralentissement ces derniers jours, l'Isère est l'un des 5 départements où le coronavirus circule le plus, et sous une forme mutée a priori beaucoup plus infectieuse.

Ça veut dire plus de décès de personnes âgées, mais aussi de quelques personnes plus jeunes, soufrant d'obésité ou de maladie respiratoire. Autant dire : des maladies de classes populaires, qui achètent de la merde à Lidl ou qui coulent du bitume sur la RD1075. Alors comment je pèse, dans ma balance éthique, d'un côté tout ce qui me soûle dans le masque, et de l'autre le risque de participer à contaminer ces gens ? Ou bien, parce que la préconisation vient de l'État, je jetterais ma balance éthique aux ordures ?

Bon, mais si toutes ces personnes fragiles étaient confinées, ou avec un masque FFP2, les autres pourraient se balader tranquillement sans masque. Et peut-être même qu'on pourrait atteindre cette fichue immunité collective, avec 2/3 de la population qui aurait contracté le virus (on en est aujourd'hui à … 5-10%) .

Mais là, on oublie une chose : si en quelques semaines une bonne partie de la population tombe malade, pas gravement, non, mais juste assez pour te clouer au lit, ce sont les vieux qui ne sont plus torchés, les légumes qui ne sont plus ramassés, les centrales nucléaires qu'on laisse en autogestion.

Oui, bien sûr, dans le monde qu'on souhaite, les traders et les publicitaires encore vaillants s'occuperont de changer les couches et les centrales seront fermées depuis longtemps. Certes. Alors travaillons à ce que ce monde advienne.

C'est comme pour n'importe quel sujet politique : éteignons notre box ET luttons contre le nucléaire. Portons notre masque ET luttons contre le capitalisme, l’État sécuritaire, la mafia des GAFAM, etc. Je dirais même : portons notre masque pour pouvoir lutter contre tout cela. Pour pouvoir lutter ensemble, avec des personnes fragiles ou inquiètes.

Car ce que le masque risque de produire, ce n'est pas un État totalitaire. Non, pour cela, il y a les smartphones que chacun·e porte de son plein gré dans sa poche, il y a les big data auxquelles chacun·e abonde en postant ses photos et les noms de ses proches sur les réseaux sociaux.

Non, ce que le masque risque fort de produire, c'est de nous diviser tellement que nous n'arriverons plus à nous organiser ; c'est de devenir LE sujet politique contre lequel les gens se mobilisent. Là, nous aurions vraiment tout perdu.

Parce que, les ami·es, vues toutes les attaques que subissent les humain·es et les autres vivants, et qui s'empirent avec la crise du covid, nous avons vraiment du pain sur la planche. Et il va falloir s'y coller, masqué-e quand il le faut, masqué-e tant qu'il le faut. Ne nous trompons pas de combat."

Valentine