1970 : Les émeutes du campus et la "Barricade-Boum"

06/02/2017

Maintenant que la quasi-totalité des étudiant-e-s ont fait leur rentrée sur le campus de Saint-Martin-d'Hères, il nous a semblé intéressant de revenir sur un épisode haut en couleurs et méconnu de l'histoire locale : Les émeutes du campus de 1970. Après cette lecture, vous verrez sans doute différemment certains restaurants et résidences universitaires, théâtres d'événements difficilement imaginables aujourd'hui...

Le récit que nous vous proposons est un extrait de l'interview d’un ancien militant de la "Gauche Prolétarienne" grenobloise, Volodia Shahshahani. Cette interview a été réalisée en 2008 et 2009 par un membre d'Ici Grenoble, à l'époque aux Renseignements Généreux.

Le contexte : Jeune militant révolutionnaire, Volodia Shahshahani est l'un des fondateurs de la Gauche Prolétarienne Grenoble, mouvement "maoïste" créé après 1968. Après avoir raconté dans le début de l'interview ses multiples expériences politiques depuis 1960, dont mai 68 à Grenoble, Volodia décrit les péripéties de l'année 1970...

Bonne lecture !

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LES ÉMEUTES DU CAMPUS DE GRENOBLE

Les Renseignements Généreux : Quelles étaient les luttes de la Gauche Prolétarienne à Grenoble en 1970 ?

Volodia Shahshahani : Début 1970, on a lancé un mouvement pour que les travailleurs immigrés présents sur le campus aient le tarif étudiant au restaurant Diderot. On se mettait devant le restaurant et on vendait les tickets au tarif étudiant.

Le rectorat avait mobilisé des appariteurs pour s’opposer à cette action. Ils étaient soutenus par des membres de la CGT. Nous avons eu des bagarres spectaculaires avec eux. Les plateaux-repas volaient en tout sens... Nous n’avions besoin de personne pour "foutre la pâtée" aux "nervis" du rectorat ou de la CGT.

Nous avons associé à cette campagne des jeunes des quartiers, mais aussi des artisans et des commerçants de la gauche du CIDUNATI [Fondé en Isère en 1969 par Gérard Nicoud, le CIDUNATI est un syndicat de petits commerçants et d’artisans].

Une fois encore, notre but était de réaliser ce que nous appellions l’Unité Populaire, même à petite échelle.

Il y eut le "match retour" de cette alliance le jour du procès de Gérard Nicoud. Les commerçants avaient mobilisé en masse. Comme les deux directeurs du journal de la Gauche Prolétarienne, La Cause du Peuple, Le Bris et Le Dantec, étaient aussi en prison, nous avons mobilisé le campus avec le mot d’ordre "Libérez Nicoud-Le Bris-Le Dantec".

C’était drôle de voir des étudiants, des jeunes des quartiers et des immigrés prêter main-forte aux commerçants qui démontaient sur le cours Jean-Jaurès les symboles du fisc honni que sont... les parcmètres.

Il y avait à la fois des jeunes des quartiers de Grenoble et des petits commerçants ?!

Oui. On s’était bien rapprochés de certaines sections du CIDUNATI. C’était un syndicat considéré par beaucoup comme "poujadiste". Ses membres étaient peut-être majoritairement "à droite". Mais il y avait aussi chez les artisans des gens de gauche, d’anciens résistants. On allait également à la rencontre des jeunes de banlieue qui se reconnaissaient bien dans nos discours anti-autoritaires.

Quelles sont les autres actions marquantes de la Gauche Prolétarienne en 1970 à Grenoble ?

Nous faisions de l’alphabétisation dans des foyers d’immigrés. Un soir, au foyer de Seyssinet, un groupe de la Gauche Prolétarienne a été pris à partie par la police. Il y a eu trois arrestations et quatre avis de recherches.

Nous avons aussitôt planqué les quatre personnes de la Gauche Prolétarienne recherchées. Le Daubé [surnom du Dauphiné Libéré], dans son rôle d’auxiliaire de la police, avait publié leurs photos...

Un jour d’avril, un dimanche matin, une très grosse unité de CRS a investi le campus et a "cueilli" l'une des personnes recherchées, Michel de Sigoyer. C'était au pavillon Gabriel Fauré. Il y avait donc un camarade supplémentaire en prison et trois encore recherchés. C’est à partir de cette histoire que les émeutes du campus ont éclaté.

Les émeutes du campus ?

Le 3 juin 1970, les flics sont venus investir le campus pour essayer d’appréhender les trois camarades de la Gauche Prolétarienne encore en cavale, Claire, Pierre et Jean-François. C’était une véritable armada, avec une bonne trentaine de camions de CRS.

Dès que j’ai vu les flics qui commençaient à encercler le campus, j’ai sauté dans ma R8 Gordini [petite voiture puissante]. Jean-François Chamarier leur avait déjà glissé entre les doigts. Je suis allé chercher Pierre et Claire Blanchet. J’ai réussi à les sortir du campus en vitesse. Je les ai déposé chez un membre du CIDUNATI, un ancien résistant à Gières. Puis je suis retourné sur le campus.

Qu’as-tu fait ?

On était pris de court. On s’est d’abord retrouvés à quatre avec Bala, Jean-Marie et Max je crois. On s’est placés au premier étage du restaurant Barnave. On a commencé à ramasser les pots de moutarde et on les a balancés sur les flics. On s'est dits que ça pourrait détendre l’atmosphère, car face à tous ces CRS c’était vraiment l’état de choc dans le Restaurant Universitaire.

D’autres copains sont arrivés. Ça a créé un mouvement incroyable. Les étudiants ont commencé à jeter tout le contenu du restaurant sur les flics. Puis c’est parti dans tous les sens... La peur changeait de camp.

C’est incroyable l’inventivité qui s’est dégagée. Des étudiants ont commencé à siphonner des voitures pour fabriquer des cocktails molotov artisanaux. Les filles des résidences universitaires Berlioz, en face de Barnave, ont commencé à jeter le mobilier de leur chambre, les lits, les armoires, sur les flics en dessous.

Les flics se sont alors divisés en deux groupes, probablement pour donner l’assaut à Barnave. Grossière erreur ! Nous sommes sortis d’un coup, en masse, à l’assaut d’un des deux groupes de CRS.

Les affrontements ont commencé dans ce qui était un terrain vague entre les résidences Berlioz et Ouest. Nous avions maintenant le nombre. Les flics ont fui en pagaille. Plusieurs étaient ensanglantés, les chemises déchirées, et des pistolets confisqués pour l’occasion. Les bus de CRS démarraient en catastrophe, oubliant certains de leurs occupants.

Nous avons poursuivi les flics jusqu’à Gabriel Péri. Drôle de spectacle pour les automobilistes. Nous étions plusieurs milliers d'émeutiers à ce moment-là.

Et ensuite ?

Il y a eu un moment de flottement. Certains, plutôt les anars, proposaient de piller le magasin Record [Grand magasin, sur l’emplacement du Géant Casino actuel]. D’autres proposaient de prendre d’assaut la caserne de CRS.

C’était une ambiance assez dingue. L’ivresse de la victoire si on veut. Je suis alors monté sur une bagnole pour prendre la parole. J'ai proposé qu'on reste sur le campus et qu'on dresse des barricades pour empêcher le retour des CRS.

Des barricades ?

Oui, des barricades quasi industrielles. On les a montées au Fenwick [Petit engin industriel pour déplacer des charges]. Pour le matos, on s’est servis dans un chantier à côté du campus. Les barricades faisaient plus de cinq mètres de haut. Le campus était totalement barricadé.

Chaque jour nous organisions aussi des "manifs-commandos" : des rassemblements d’environ 800 personnes dans les rues de Grenoble, sur rendez-vous secret. Le but était d'expliquer ce qui se passait sur le campus. On invitait aussi la population à la "Barricade-Boum" programmée pour le samedi soir.

Les flics ne sont pas revenus ?

Ils ont essayé plusieurs fois. Le premier soir, le mercredi, on a entendu le ministre de l’Intérieur Raymond Marcellin déclarer à la radio que tout serait rentré dans l’ordre sur le campus de Grenoble le jeudi matin. Je me trouvais alors sur le toit de Berlioz avec Claude Mabille correspondant de L’Aurore et de RTL. On s'est dit : "Il est malade ce type !". Le campus était imprenable sans faire de nombreux morts de part et d’autre. Les policiers auraient dû au minimum utiliser des hélicos, ce qui s’était déjà produit contre un campus au Japon, mais pas en France.

La résidence Berlioz était devenue une immense usine à fabriquer des cocktails molotov et autres grenades au plâtre. On a attendu toute la nuit. Le premier ministre a dû calmer les ardeurs de Marcellin. Ils n’ont donc pas employé les grands moyens. Mais chaque jour à l’aube, les CRS tentaient de forcer une barricade en jetant des grenades au chlore. Sans jamais réussir à passer.

Et la "Barricade-Boum" ?

Elle a eu lieu le samedi soir. Il y avait des hauts-parleurs partout, un mélange sonore d’explosions et de musique. Un coup tu dansais, un autre coup tu partais "au front" balancer ton "cock" sur les CRS qui balançaient des lacrymos, puis tu revenais te restaurer, etc. Pour l’intendance ce n’était pas compliqué, on avait vidé les réserves des Restaurants Universitaires.

Sur le coup, dans les temps morts, je pensais au Viridiana de Bunuel [Sortir en 1961, ce film dénonce la bêtise de la bourgeoisie et la bestialité populaire]...

Au fur et à mesure que la nuit avançait, les flics ont été pris entre deux feux, car les jeunes des quartiers qui n’avaient pas réussi à entrer dans le campus pour la Barricade-Boum les assaillaient depuis Saint-Martin-d’Hères...

Comment tout cela s'est-il terminé ?

Dès le lendemain de la Barricade-Boum, le dimanche au petit matin, j’ai arpenté le campus en compagnie de Max. Après la fête, il n’y avait plus aucun combattant, pas de CRS non plus. Les barricades étaient toujours en place. Le lundi, les entreprises de nettoyage sont venues. C'était terminé.

Y-a-t-il eu de la répression ?

Non, pas après les barricades. Par contre, le procès pour l’histoire du foyer d’immigrés de Seyssinet a eu lieu un peu plus tard. Ceux qui étaient en taule ont été condamnés à hauteur de leur préventive. Ceux qui étaient en cavale ont eu du sursis.

Après ces péripéties, il y a eu un été "chaud" pour la Gauche Prolétarienne [Voir interview complet]. Tu es parti dans le Nord, puis tu es revenu à Grenoble ?

Oui. En 1971, on a commencé à se séparer de la Gauche Prolétarienne Paris. Ils voulaient consacrer toute l’énergie de la Gauche Prolétarienne aux luttes dans les usines. Nous, à Grenoble, on ne voulait pas devenir un groupe trotskiste de plus. Nous voulions continuer à être présents sur le campus, avec les étudiants, et rassembler un maximum d’autres forces sociales, y compris dans les usines, mais sans se faire d’illusions sur la mainmise de la CGT.

Pour nous, depuis 68, le terrain de rencontre, celui de l’Unité Populaire, c’était la rue. Nous nous sentions proches de la jeunesse ouvrière. Pour mieux la connaître, je me suis fait embaucher pendant deux mois aux chantiers navals de la Ciotat, comme apprenti-soudeur. Je dormais dans un foyer de jeunes travailleurs. Mais je restais en contact avec les copains, car nous préparions notre sortie de la Gauche Prolétarienne.

[...] Quel est l’évènement marquant de cette année 1971 à Grenoble, à tes yeux ?

L’attaque d’un commando sud-vietnamien au restaurant Diderot, en juin 1971. Ils étaient une quarantaine. Ils étaient armés de sabres et d’armes à feu. Ils venaient distribuer des tracts en faveur du gouvernement fantoche du Sud-Vietnam et des États-Unis.

Ce tractage nous était insupportable. On les a attaqués et on les a mis en déroute. Mais dans leur fuite, ils ont fait feu. Plusieurs étudiants ont été blessés, dont un par balle.

Comment avez-vous réagi ?

On a manifesté. Notre slogan, c’était : "Une page, une salle pour la vérité !". Nous voulions une salle publique dans le centre-ville pour tenir un "Tribunal Populaire", et une page dans le Dauphiné Libéré pour expliquer ce qui s’était réellement passé sur le campus.

Pour ce qui est de la salle, après une occupation de la Mairie, le maire socialiste Dubedout l’a accordée. Jean-Paul Sartre nous a donné son accord pour présider le "Tribunal Populaire". Du coup, on a essayé d’élargir et ça a marché. Pierre Mendès-France a dit qu’il viendrait aussi.

Mais la Gauche Prolétarienne Paris s’est mêlée de l’affaire et a demandé à Sartre de ne pas aller à Grenoble. Évidemment les socialistes ont eu beau jeu de dire : "Si votre Sartre ne vient pas, Mendès n’ira pas non plus". Puis le Préfet est revenu sur l’autorisation donnée par le Maire pour la salle du Tribunal Populaire.

D’une certaine façon, la Gauche Prolétarienne Paris aura contribué à la répression de la Gauche Prolétarienne Grenoble.

Comment en est-on arrivé à cette situation ?

Quelques jours après l’attaque sud-vietnamienne, deux militants ont vu par hasard, devant la poste du centre-ville de Grenoble, un groupe de cinq sud-vietnamiens. Ils ont foncé dans leur direction. Malgré leur surnombre, trois sud-vietnamiens ont pris la fuite en voiture. Les deux camarades ont immobilisé les deux restants. Parmi eux, le chef du commando et un type qui se fera passer pour journaliste avant de reconnaître, quelques heures plus tard, travailler au consulat du Sud-Vietnam à Genève, d’où le commando était parti.

Les deux militants ont appellé le campus pour qu’on vienne les chercher en voiture. Le groupe et ses prisonniers ont occupé la salle des actes de l’Université.

J'étais alors au boulot à l’IREP sur le campus, et on m’appelle pour que je préside la réunion qui se déclare "Commission d’enquête" en vue de tenir ultérieurement un Tribunal Populaire. Cette "présidence" me vaudra plus tard d’être considéré comme le "procureur".

L’information avait fait le tour du campus. Il n’y avait pas de portables à l’époque, mais la salle était archi-pleine. Après Instruction Populaire, les kidnappés sont sortis avec leurs geôliers. Le type du consulat a été relâché. Le chef du commando a été fait prisonnier. Il a été emmené dans une planque en montagne par ses gardiens. Les ravisseurs se sont alors faits connaître par un communiqué au nom du GIJP, "Groupe d’Intervention pour une Justice Populaire". À aucun moment il n'a été question de contreparties du type "Le gars sera libéré si...".

Les médias nationaux se sont saisis de l’affaire sur le thème : "Encore le campus de Grenoble", "Un an jour pour jour après les barricades", etc.

Pourquoi demandiez-vous également une page dans le Daubé. Parce que ce journal falsifiait la réalité ?

Bien sûr. À l’époque, Le Daubé comptait parmi les pires journaux de province. Nombre de ses journalistes se comportaient comme des militants anti-gauchistes, pour ne pas dire des auxiliaires de police. L’un d’eux d’ailleurs, Dreyfus, sera interdit de cours par les étudiants de Sciences Po.

La nullité du Daubé explique sans doute la forte sensibilité ultérieure de militants grenoblois pour les questions de presse. Par exemple, la création de l’association "Interpeller la Presse", ou le fait qu’il y eut beaucoup de Grenoblois aux origines de l’Agence Presse Libération [Créée en 1971 pour constituer un agence de presse des luttes sociales. Sur cette histoire passionnante, lire Libération, de Sartre à Rotschild de Pierre Rimbert, éditions Raisons d’agir, 2005], puis du quotidien Libération.

Avez-vous finalement obtenu une page dans Le Daubé ?

Non.

La police est-elle intervenue ?

Un mandat d’arrêt a été lancé contre Pierre Boisgontier, Jean Rosio et moi. Dans la journée, on restait à l’Université, on faisait des meetings. La nuit, on se planquait ailleurs.

Nous nous sommes aperçus que nous étions infiltrés : un soir des flics ont tourné pas loin de notre planque. L’infiltrée a été démasquée, a reconnu les faits et a quitté la région.

Les députés du coin, Paquet notamment, protestaient contre le fait que des individus recherchés par la police fassent des conférences de presse sur le campus de Grenoble et passent à la télé.

Jusque-là, sur le campus, nous étions comme des poissons dans l’eau. Mais au début de l’été, l’aquarium s’est vidé. Nous sommes partis clandestinement en Italie, puis nous avons rejoint la Suisse où nous avions déjà noué des contacts avec des groupes de même sensibilité.

[...]

 

Volodia a-t-il finalement été arrêté par la Police ? Qu'est devenue la Gauche Prolétarienne Grenoble ? Quelles ont été les autres luttes locales dans les années 70 ? Vous le saurez en lisant l'intégralité de l'interview...

Attention, cette interview est longue et foisonnante d'informations. Mais si l'histoire des luttes grenobloises vous intrigue, le récit de Volodia Shahshahani devrait vous passionner.

Quelques mois après le printemps social contre la Loi Travail "et son monde", alors que le mouvement Nuit Debout Grenoble se poursuit, cette interview est aussi l'occasion d'interroger ces luttes à la lumière du passé. Quels étaient les groupes militants, l’ambiance politique, les actions subversives à Grenoble dans les années 70 ? Quelles conclusions en tirer sur les mouvements sociaux aujourd'hui ?

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