Trièves : Rencontre avec une vélosophe

30/01/2017

Quitter Grenoble, ses bagnoles, ses bouchons, son air vicié. S'installer dans le Trièves, au calme, près des forêts. Et finalement, atterrir à "Voitureland"... À la campagne, tout ou presque s'organise autour de la voiture. Aller chercher du pain ? 10 kilomètres aller-retour. Amener un enfant à la crèche ? 15 km. Rejoindre un chantier de travail ? 30 km. Participer à une conférence sur l'écologie dans un petit bar associatif ? 20 km. Au total, la plupart des Triévois-es roulent près de 20 000 km par an. Avec la pollution et les milliers d'euros de budget qui vont avec.

La voiture, une fatalité rurale ? Non. Dans le Trièves, quelques irréductibles font tout à vélo ou presque. C'est le cas de Bertille, dont la silhouette pédalant vaillamment le long des routes commence à être connue. Ici Grenoble a rencontré cette "vélosophe", pour qui la bicyclette est bien plus qu'un mode de déplacement.

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Ici Grenoble : Depuis quand te déplaces-tu systématiquement ou presque à vélo ?

Bertille : Avant d'arriver dans le Trièves, j'habitais Lyon. J'ai découvert le vélo il y a 15 ans, après quelques années à n'utiliser que les transports en commun et la marche. Le vélo en ville a été une sorte de révélation ! C'est tout simplement magique, c'est beaucoup plus souple et agréable que les transports en commun. Parfois, quand je suis amenée à les prendre quand même, je ressens comme si je perdais des "points de vie"... Du coup, j'en suis venue à trimballer partout mon vélo : un vélo "normal" quand je prends le TER, et un vélo pliant quand je prends le TGV ou quand je pars en stop. Ça me permet d'avoir mon vélo une fois arrivée en ville.

Maintenant que tu es Triévoise, tu réussis vraiment à vivre sans voiture ?

Je ne vis pas vraiment sans voiture. Je me déplace parfois en stop ou en covoiturage, et je bénéficie de marchandises transportées en véhicule. J'habite dans un lieu collectif isolé à quelques kilomètres et surtout à 200 mètres de dénivelé au-dessus de Mens. Parfois, je profite des trajets en voiture de mes co-habitantes pour remonter. Mais je n'ai jamais conduit. Je me déplace quasiment tout le temps à pied ou en vélo.

Tu fais régulièrement 200 mètres de dénivelé à vélo ?

En ce moment où les routes sont gelées, je fais mes allers-retours au village à pied, par les chemins, à travers la forêt et les champs. Ça me prend une demi-heure à l'aller, au petit trot dans la neige, et trois bons quarts d'heure au retour, où je suis sûre de ne pas avoir froid ! Mais d'habitude, je me déplace surtout à vélo.

Ce n'est pas trop épuisant ?

Le vélo à la montagne, c'est un plaisir. Se rendre dans un village voisin pour une réunion, une visite, une séance de cinéma ou pour aller à la gare, c'est une petite randonnée au milieu de paysages magnifiques. Ça n'a rien à voir avec le même trajet en voiture. À vélo on ressent tout, avec sa peau, son odorat, on est dans le paysage. Et puis on a le temps de regarder. Moi qui fais de la botanique, dans les côtes c'est juste la bonne allure pour repérer des plantes... 

Tu n'as jamais l'impression de perdre du temps ?

Pour moi, le temps à vélo n'est jamais du temps perdu. C'est du temps pour le corps et pour l'âme ! Et surtout, restreindre mon usage des véhicules motorisés, je vois ça comme le minimum que je puisse faire contre le totalitarisme du "système voiture" qui configure tous nos espaces, y compris notre espace mental. C'est le minimum que je puisse faire contre le caractère suicidaire et meurtrier de l'automobile, les guerres du pétrole, le capitalisme industriel, la pollution irrémédiable des écosystèmes. Face au changement climatique en cours et à l'extinction massive des espèces animales et végétales, face aux massacres très concrets que nous accomplissons au quotidien à travers la voiture, je me sens complètement démunie et désespérée. Alors, au minimum, j'essaie d'y contribuer le moins possible.

Rouler à vélo en ville est déjà assez dangereux. N'est-ce pas encore plus dangereux dans le Trièves, avec ses petites routes, ses gravillons, ses chauffard-e-s ?

C'est moins dangereux de pédaler dans le Trièves qu'à Lyon, sauf la nuit où les automobilistes ne s'attendent pas à voir un vélo, même avec des lumières et un gilet. Par contre, c'est plus exigeant physiquement, ou plutôt mentalement : pour aller dans un autre village du Trièves, il y a toujours au moins 200 mètres de dénivelé positif, sans compter la montée finale pour revenir chez moi... Mais l'obstacle est surtout social : les personnes autour de moi, même celles qui en seraient capables sans problème, se déplacent peu à vélo. Dès qu'un déplacement collectif s'organise, c'est forcément en voiture. Dans ces conditions, c'est difficile de toujours revenir à la charge pour proposer le vélo. À force, mes propositions sont prises comme des blagues... alors que pour moi, utiliser une voiture n'est pas un acte anodin. 

Quel type de vélo as-tu ?

J'ai un VTC bien équipé et bien entretenu, avec poignées ergonomiques, 18 vitesses, une dynamo dans le moyeu, des pneus increvables, un porte-bagage. J'ai aussi un petit vélo pliant pour prendre le TGV ou faire du stop. Et là où j'habite, nous avons un vélo collectif à assistance électrique : ce n'est pas la panacée, bien sûr, de pédaler au nucléaire, mais quand ça peut éviter un trajet de voiture, c'est toujours ça de gagné. Il y a des personnes de mon collectif de vie qui, sans ça, ne feraient jamais de vélo. Ça permet aussi de transporter en carriole la petite fille qui habite avec nous. Et parfois, quand je sais que je vais rentrer tard le soir et épuisée, un petit coup de pouce électrique pour la dernière montée est bienvenu.

Roules-tu quand il pleut ?

Bien sûr. Il suffit d'avoir une cape de pluie, des sacoches hermétiques, de bons freins. Et quand il fait très froid, il faut prendre de gros gants, un bonnet, ue écharpe, et une protection pour le bas du visage, sinon ça fait mal aux sinus dans la descente ! Comme à la montée on peut bien transpirer, ça vaut le coup parfois de prendre un T-shirt de rechange pour ne pas prendre froid, une fois arrivé-e à destination.

Ton choix fait-il des émules ?

Je sais que ma pratique marque les gens, y compris des personnes qui ne me connaissent que de vue, parce qu'elles m'ont croisée sur la route. Mais dans le Trièves, peu de personnes utilisent le vélo. En dehors des villages, c'est rare de voir un-e cycliste sur les routes. Sauf les cyclistes sportifs en fluo, venu-e-s de la ville exprès pour se faire une randonnée. Parfois, ça arrive qu'un-e ami-e ait envie de faire un trajet avec moi à vélo. C'est un des plus beaux cadeaux qu'on puisse me faire !

Quels conseils donnerais-tu aux personnes souhaitant se mettre au vélo à la campagne ?

Il faut commencer très progressivement, avec des petits trajets, pour ne pas se décourager. Toute personne valide est en capacité de faire 15 kilomètres à vélo. Or beaucoup de trajets en voiture font moins de 15 km. Il faut organiser sa vie un peu différemment, pour consacrer à son trajet une heure au lieu d'un quart d'heure. Les premières fois, il faut prévoir du temps largement, pour pouvoir y aller à son rythme, et ne pas hésiter à beaucoup mouliner dans les montées pour ne pas s'épuiser sur les premiers mètres de côte. Il faut aussi un bon vélo, bien réglé : rien de tel qu'un biclou sans vitesses et qui frotte pour se dégoûter !

Le vélo électrique peut aussi être une solution pour des personnes qui ont des problèmes de santé. Ce qui compte le plus, c'est le mental, se dire qu'on en est capable ! Parfois, ça aide d'être avec quelqu'un-e pour se donner du courage... et discuter peut alléger l'effort !

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Pour en savoir plus sur les conséquences sociales, économiques et environnementales des voitures :

- Une brochure : Contre la bagnole, éditée par Tahin-Party

- Deux livres passionnants : Pétrole apocalypse d’Yves Cochet (éditions Fayard, 2005) et Or noir de Matthieu Auzanneau (éditions La découverte, 2015)

- Le site internet Oléocène.