Zoom sur l'association Beyti

07/03/2019

Vous l'avez sans doute déjà remarqué : l'agenda d'ici Grenoble propose régulièrement des ateliers pour enfants. Parmi ces ateliers figurent souvent ceux organisés par l'association Beyti, autour des cultures du monde arabe.

Comment est née cette association ? Quelle est sa démarche sociale ? Quels sont les projets pour 2019 ? L'association Beyti est-elle une réponse au climat d'islamophobie croissant en France ?

Pour en savoir plus, ici Grenoble a rencontré Dounya Moussali, co-fondatrice de Beyti.

* * *

ici Grenoble : Comment est née l'association Beyti ?

Dounya Moussali : En 2013, au lendemain d’un trajet Alger-Paris-Grenoble, j'ai eu l’idée d’un Centre culturel pour les enfants dédié aux cultures du monde arabe. J’en ai parlé autour de moi comme d’un rêve, et de nombreuses personnes m’ont affirmé qu’il fallait le réaliser. Quelques-unes se sont montrées prêtes à prendre part au projet, ou à le soutenir activement.

Trois mois plus tard, en janvier 2014, l’association Beyti naissait avec douze spécialistes du monde arabe et/ou pédagogues expérimentés et/ou habiles monteurs de projets. Toutes et tous sont animé-e-s par l’envie de monter des ateliers et des spectacles de qualité pour permettre aux enfants de 4 à 12 ans de découvrir le monde arabe avec un regard curieux, enthousiaste et prêt à décoller des poncifs : tajine, danse du ventre, calligraphie, chameau…

Que signifie le terme "Beyti" ?

Beyti veut dire "ma maison" en arabe. Notre objectif est que les enfants se familiarisent avec les cultures du monde arabe au point de s’y sentir chez eux. Le Centre culturel reste un horizon à atteindre. En attendant, nous avons démarré sans local, de manière itinérante, grâce à un réseau de partenaires toujours plus nombreux qui soutiennent notre initiative.

Le nombre et la diversité des ateliers que vous organisez chaque année est impressionnant. Le public de Beyti a-t-il évolué ces dernières années ?

En 2018, nos ateliers ponctuels ou périscolaires ont accueili plus de 250 enfants. Nous comptons un grand nombre de "fidèles", qui viennent et reviennent, en fratrie, avec un-e voisin-e, un copain ou une copine... Ils refont les ateliers qu'ils aiment et testent les nouveautés, ils construisent leurs repères.

Mais le "cercle" des familles qui participent aux ateliers Beyti s'élargit doucement, essentiellement par bouche-à-oreille. Il est vrai que n'étant jamais au même endroit, ni aux mêmes horaires, ni pour les mêmes ateliers, nous imposons aux familles un surcroit d'organisation...

Il est encore plus vrai que, dans le contexte actuel, s'intéresser aux cultures du monde arabe suppose une certaine ouverture, voire un certain engagement des familles qui nous confient leurs enfants. Malgré tout, les enfants viennent, et je dis un grand merci à toutes ces familles pour le chemin de curiosité et de tolérance qu'elles parcourent à nos côtés.

Quel est le "profil" des familles accueillies ?

Notre public reste majoritairement constitué de familles en demande de transmission non conservatrice des cultures du monde arabe, mais aussi de familles en demande d'activités pédagogiquement solides, favorisant l'ouverture et l'autonomie de leurs enfants.

Il nous reste à toucher les familles qui a priori considèrent que leurs enfants ne sont pas concernés par ce que nous faisons, et celles qui au contraire pensent que leurs enfants n'ont rien à apprendre à Beyti car ils connaissent déjà leurs cultures d'origine.

Or nous soutenons à Beyti que les cultures du monde arabe sont évidemment pour tout le monde. Et notre manière de travailler la transmission culturelle et le partage des savoirs est si différente qu'elle apporte à chacun du plaisir, si ce n'est de la fierté... C'est d'ailleurs ce que nous constatons lorsque nous atteignons ce public-là, via les ateliers périscolaires et les animations de rue.

Le projet de Centre culturel dédié aux cultures du monde arabe est-il toujours en chemin ?

Oh oui ! Avec notre équipe qui s'étoffe et se perfectionne, avec notre offre d'ateliers qui ne cesse de s'élargir, nous sommes tous convaincus à Beyti qu'il nous faut maintenant un lieu propre où notre pépinière puisse prendre toute son ampleur. Une "Maison Beyti" pour favoriser les rencontres, les créations et l'accueil enfin régulier du public.

Mais assumer le coût et la gestion d'un local n'est pas une broutille pour une petite association comme la nôtre... Nous souhaitons mutualiser avec notre association meilleure copine Cuisine Sans Frontières. Trois membres travaillent à la recherche d'un lieu et de financements. C'est très long, mais c'est à l'horizon !

Fonctionnez-vous en autofinancement, grâce aux recettes des ateliers, ou avez-vous des subventions ?

En 2018, le recettes des ateliers et les adhésions ont couvert 67% des dépenses de Beyti. Les 33 % restants sont comblés par les subventions.

L'association n'a ni salarié ni local, mais nous mettons un point d'honneur à très bien rémunérer nos intervenant-e-s, à la hauteur des compétences qu'ils apportent et des prestations qu'ils fournissent. C'est aux rémunérations que vont la quasi totalité de nos dépenses. Si Beyti parvient à maintenir son équilibre budgétaire, c'est aussi grâce à la part phénoménale du travail bénévole.

Quels sont vos projets pour 2019 ?

À part le projet d'ouverture d'un local avec Cuisine sans frontières, nous allons poursuivre au rythme de 2 ou 3 ateliers par mois, avec au moins 10 créations sur l'année.

Nous allons explorer de nouveaux champs culturels : ateliers cinéma et ateliers architecture ce printemps, ateliers d'écriture (en périscolaire) et ateliers scientifiques à l'automne.

2019 s'annonce aussi très festivalière pour Beyti :
- La biennale des Villes en Transition avec la Ville de Grenoble : 2 ateliers pain (Kesra et Tabouna) le 10 mars et 2 ateliers écolos (tapis Boucharouette et architecteure Moucharabieh) le 16 mars.
- Le festival Les rendez-vous des cinémas d'Afrique avec Mon Ciné : atelier philo cinémarabe le 16 mars.
- Le festival "Méditerranée et au delà" avec AMAL : atelier Sonorités à la menthe le 10 avril.

Nous serons évidemment présents au traditionnel Grand Repas cuisiné et mangé en plein air au Square St Bruno le 27 avril prochain, on attend les enfants en nombre !

Nous allons aussi tester une nouvelle formule en partenariat avec la Belle Electrique : un atelier d'exploration de l'identité arabe du quartier Saint Bruno donnant lieu à une création audio-visuelle, l'atelier Voyage à Sidi Bruno à l'arrivée de l'été.

Quels sont vos plus grands enthousiasmes autour de Beyti ces derniers mois ?

Je pense en premier à l'équipe de Beyti, aux belles rencontres qui se nouent autour de ce projet, et à la manière dont chacun-e porte l'"esprit Beyti", le nourrit de son talent et de sa créativité. Beyti vient d'avoir 5 ans, et on a compté : entre juillet 2014 et juillet 2019, on aura créé 38 ateliers différents. On est content-e-s, et fier-e-s aussi !

Nous avons la même envie de partager sans limite le bout de monde arabe que chacun-e connaît, avec du recul, de la liberté et beaucoup d'exigence et de bienveillance à la fois. On joue de la musique, on cuisine, on peint, on coud, on conte, on colle, on réfléchit, on grave, on tamponne, on tisse, on tatoue, on rédige, on questionne, on danse, on décore... tout cela avec un cadrage pédagogique conséquent et de nombreuses dérivations ludiques.

Et en coulisse, on organise, on calcule, on fournit, on stocke, on communique, on distribue, on développe les partenariats... Ce travail colossal est pris en charge par 20 bénévoles et 19 intervenant-e-s de 21 à 76 ans !

Au delà de nos dadas respectifs, nous avons collectivement beaucoup avancé dans notre réflexion pédagogique : comment se mettre à la portée des enfants pour qu'ils soient acteurs de leurs apprentissages et qu'ils s'approprient réellement ces cultures ? Comment prendre en compte la relation interculturelle ? Où et comment se construisent les passerelles entre les cultures du monde arabe et la vie des petits Grenoblois ? Comment parvenir le temps d'un spectacle ou d'un atelier à intégrer une culture dans une autre, et rendre cette transmission évidente et naturelle ? C'est passionnant.

Êtes-vous à la recherche de nouveaux ou nouvelles bénévoles pour participer à Beyti ?

Oui oui oui ! On a besoin de coups de main pour seconder les intervenant-e-s en charge des ateliers, notamment en cuisine. C'est l'occasion d'apprendre des recettes ! On a aussi besoin de relais pour la communication et certaines tâches administratives.

Mais nous accueillons aussi avec grand plaisir des personnes souhaitant transmettre aux enfants leurs savoirs sur le monde arabe, en échange de rémunération. Car vu le niveau d'exigence à Beyti, c'est du vrai travail qui mérite salaire !

Le projet pédagogique de Beyti est-il conçu comme une réponse à l'islamophobie croissante en France, ou pas du tout ?

L’islam et sa perception ne sont pas en soi un enjeu à Beyti. C’est un héritage du monde arabe parmi d’autres. Nous l’abordons lorsque le thème traité le justifie, avec une approche culturelle et non cultuelle (idem pour le judaïsme ou la chrétienté arabes). Beyti s’attache plutôt à remettre en lumière ce que la prépondérante question de l’islam occulte souvent, à faire connaître le monde arabe dans l’immense diversité de ses réalités quotidiennes.

Les cultures du monde arabe sont globalement méconnues, mésestimées, envisagées de manière réductrice ou erronée. Il n’y a pas de raison de maintenir ces trésors à distance ni de les considérer comme une chasse gardée, car le passé et le présent de la France font que ces cultures sont présentes à portée de main. Alors autant en profiter toutes et tous ensemble ! Et n’y voyez pas un slogan bien pensant, c’est une vraie bataille culturelle dans laquelle Beyti s’engage à sa petite échelle, aux côtés et à la suite d’autres acteurs.

Par ailleurs, les partenaires qui permettent à Beyti de déployer son action témoignent de leur volonté de participer avec nous à une revalorisation du monde arabe, a fortiori dans le contexte politico-social actuel. Le projet de Beyti est clairement sous-tendu par la volonté d’abattre les cloisonnements, de désamorcer les replis sur soi et de relever quelques petites têtes dont l’amour propre est mal mené. Mais nous nous abstenons de surfer sur la vague des actualités. Nous restons concentrés sur notre objet : partager avec exigence et ouverture les cultures du monde arabe avec les enfants, tous les enfants, qui ils soient, sans communautarisme, ni nationalisme, ni esprit partisan.

* * *

Pour en savoir plus et connaître les dates des prochains ateliers : www.beytimamaison.org