L'épicerie solidaire Episol a-t-elle du succès ?

14/05/2017

Connaissez-vous l'épicerie associative Episol ? Depuis deux ans, cette épicerie du quartier Capuche repose sur un fonctionnement insolite, avec des systèmes de prix différenciés en fonction des revenus des client-e-s. Comment est né ce projet ? Sur quoi repose le système de prix différenciés ? L'épicerie a-t-elle du succès ? Pour en savoir plus, Ici Grenoble a rencontré Philippe Odier, pour l'association Épisol.

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Ici Grenoble : Comment est née l'aventure Épisol ? Existe-t-il des initiatives similaires ailleurs en France ?

Philippe Odier : Le point de départ, c'est le Diaconat Protestant. Cette association d’entraide de l’Eglise Protestante Unie de Grenoble gère une distribution alimentaire dans le quartier Teisseire, pour des personnes très précaires, les plus démunies. Depuis longtemps, nous nous demandions comment passer d’un service d’aide à la personne à un service de "faire avec" ou "faire ensemble". Notre but était de contribuer à restaurer l’image de soi et la dignité des personnes, même pauvres !

Dans le cadre d’un stage de l’IAE de Grenoble en 2012, deux étudiants nous ont proposé des idées dans le domaine des épiceries sociales et solidaires. Bordeaux avait un exemple réussi, que nous sommes allés étudier. Des épiceries sociales du réseau ANDES existaient déjà en Isère, mais elles fonctionnent sur le principe d’une aide à l’achat de denrées alimentaires conditionnées à un plan de gestion du budget familial élaboré avec un travailleur social. Ce modèle n’était pas celui que nous désirions.

Pourquoi ?

Il ne positionne pas l’usager comme un acteur, mais comme un consommateur d’une aide. Ce modèle ne permet pas non plus la mixité sociale, qui est pour nous le ferment de l’insertion sociale. Nous avons donc retenu le modèle solidaire, c'est-à-dire un modèle où l’épicerie est ouverte à toutes et à tous, avec une tarification différenciée selon le revenu de l'usagère ou de l'usager.

En 2012, le CCAS de la ville de Grenoble étudiait de son côté un dispositif d’épicerie solidaire ambulante. Il organisait également une distribution de "paniers solidaires" dans les maisons des habitant-e-s. C'était le même principe que les épiceries solidaires, mais restreint aux fruits et légumes et à une distribution hebdomadaire. Nous nous sommes donc rapprochés du CCAS pour évoquer des pistes communes. Aidés par une subvention de la Fédération de l’entraide protestante, nous avons pu rémunérer un chef de projet qui rapidement a créé un collectif regroupant le CCAS, le Secours Catholique, le Diaconat Protestant et La Remise qui serait l’opérateur de vente avec ses salarié-e-s en insertion par l’activité économique.

Combien d'années ont-elles été nécessaires pour concrétiser Episol ?

Il a fallu trois ans de maturation, dont deux très actives. L’association Episol a été créée en octobre 2014. L’activité a pu démarrer en juin 2015.

Quels sont les principes fondateurs d'Episol ?

Notre projet associatif est centré sur quatre axes : un magasin ouvert à toutes et à tous avec une tarification différenciée en fonction des revenus ; la création d’emplois d’insertion ; la promotion de produits locaux, biologiques et de circuits de distribution courts ; et enfin un lieu de vivre-ensemble.

Comment fonctionne le système de prix différenciés ?

Concrètement, trois prix différents peuvent être proposés pour chaque produit : 30 à 40% en dessous du prix du marché pour les personnes disposant d'un quotient familial inférieur à 900 euros par mois, jusqu'à 90% pour les quotients inférieurs à 650 euros par mois, et prix normal pour les quotients supérieurs à 900 euros.

Quel est le succès de l'épicerie depuis son ouverture ?

Dès le début, les client-e-s du quartier sont revenu-e-s dans leur épicerie, qui avait été rachetée à un gérant ayant arrêté son activité. D’autres client-e-s ont été adressé-e-s par les maisons des habitants, qui nous ont aidé à enregistrer celles et ceux qui avaient droit aux aides, selon leur quotient familial (inférieur à 900 €).

Dans l’année 2015, une centaine de personnes passaient au magasin chaque jour, ouvert 5 jours sur 7. Fin 2016, ce sont 150 personnes qui formaient la clientèle journalière. Le chiffre d’affaire a crû régulièrement, témoin d’un bon succès. Les usagers et usagères sont aujourd’hui 560 à adhérer à l’association. L'adhésion permet de faire ses courses à Épisol pour l'ensemble de son foyer. Au total, la population touchée par le dispositif d’Episol est donc de l’ordre de 1000 personnes.

Il faut aussi préciser que depuis octobre 2016, Episol a repris le dispositif des "paniers solidaires" organisé préalablement par le CCAS. Une fois par semaine, nous apportons donc notre aide dans les maisons des habitants à environ 180 foyers suplémentaires.

L'épicerie est-elle économiquement viable ?

Le principe économique que nous avons retenu est de ne pas vendre à perte ! Une marge de 30-40% est donc affectée aux produits vendus sans aide. Les usagers qui ont droit à une aide bénéficient d’une réduction allant de 30 à 40% du prix, ce qui ramène donc le produit au prix coûtant.

Nous avons aussi des produits nous sont donnés dans le cadre de la lutte contre le gaspillage alimentaire. Après un tri sélectif, ils sont revendus aux ayants droits à 30-40% de leur valeur marchande.

Les prix tiennent-ils compte des salaires des employé-e-s de l'épicerie ?

Les frais de personnel (un salarié CDI, les vendeuses en insertion, un chargé de mission à mi-temps, stagiaires) et de structure sont couverts par la marge et les aides des institutions. Cela représente 46 % du budget annuel. Si l’on regarde la répartition de ces aides par rapport aux postes de dépense, on constate qu’un peu moins de la moitié sert à abonder les réductions d’achats consenties aux personnes à faible revenus, et l’autre partie aux frais de structure. Dans ces conditions, l’épicerie est économiquement viable.

Pourriez-vous nous donner un ordre de grandeur de la répartition des ventes en fonction des trois types de prix ?

Environ les deux tiers du chiffre d’affaire d'Episol proviennent d’achats par des client-e-s dont le quotient familial est inférieur 900 €.

Sur combien de personnes reposent le fonctionnement d'Épisol, bénévoles et salarié-e-s ?

Nous fonctionnons grâce à une trentaine de bénévoles, un chargé de mission à mi-temps, un stagiaire responsable avec un service civique de la coordination et de l’animation du magasin (postes qui seront regroupés en un CDD prochainement), deux services civiques gérant le dispositif des "paniers solidaires". L’équipe de vente est constituée d’un salarié CDI et de trois vendeuses en insertion. Ces personnels sont gérés par La Remise, dans le cadre de son activité de chantier d’insertion.

Quelle est actuellement la proportion de produits bio et locaux dans l'épicerie ?

Le rayon bio est composé d’environ 10 % des articles du magasin. Il génère un chiffre d’affaire de 5% du chiffre d’affaire global. C'est modeste, mais c'est sans doute lié au prix relativement élevé des produits bio. Il est probable que les achats bio sont plus le fait de client-e-s n’ayant pas droit aux réductions.

Quels sont les projets d'Épisol pour 2017 ?

Nous avons le projet d’une épicerie ambulante, qui permettra d’aller au plus près de ceux qui en ont besoin, par exemple dans des résidences de personnes âgées non dépendantes, ou dans des quartiers ayant peu de commerces. Nous sollicitons des aides de fondation dans cet esprit.

Par ailleurs, les locaux du 45 rue du général Ferrié sont appropriés, mais ils semblent exigus. Episol recherche des possibilités d’extension dans le quartier, que nous sommes prêts à mettre en œuvre en mutualisation avec d’autres associations de quartier.

Notre volonté en 2017 est aussi de renforcer la participation des adhérent-e-s à la vie associative d’Episol. Faire ensemble est un des mots d’ordre pour l’année à venir. C'est aussi l'un des sens de la soirée que nous co-organisons à la Bifurk.

Enfin, nous voulons développer des opérations de ramasses de produits donnés, pour lutter contre le gaspillage alimentaire, en mutualisant avec d’autres associations.

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Épicerie Episol
45, rue général Ferrié
38100 Grenoble

Ouvert du mardi au samedi
de 10h à 13h et de 15h à 19h

09 82 53 01 12
http://www.episol.fr/

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Source dessin : Sylvain Florin, 2017