Les Monsanto Papers en 3 minutes

07/10/2017

Les journalistes Stéphane Horel et Stéphane Foucart viennent de publier une enquête stupéfiante sur les Monsanto Papers, des documents internes de l'entreprise Monsanto sur le Roundup. Ce désherbant à base de glyphosate est vendu dans quasiment toutes les jardineries et les supermarchés de l'agglomération grenobloise...

Vous avez 3 minutes devant vous ? Ici Grenoble vous propose la retranscription d'une interview particulièrement claire et marquante de Stéphane Foucart, diffusée sur France Inter samedi 7 octobre dans l'émission Secrets d'infos.

Pour plus de fluidité et de clarté, certaines phrases de l'interview ont été remaniées.

 

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LES MONSANTO PAPERS EN 3 MINUTES

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Jacques Monin (France Inter) : Nous recevons aujourd'hui Stéphane Foucart, journaliste au Monde. Avec la journaliste Stéphane Horel, vous venez de publier une enquête qui montre par quelles méthodes le groupe Monsanto fait publier dans des revues scientifiques des articles qui disent le plus grand bien du glyphosate et du Roundup, un désherbant pourtant soupçonné d'être cancérogène. On commence à comprendre tout cela parce que des documents ont été récemment publiés dans le cadre de procédures judiciaires aux États-Unis, ce qu'on appelle les Monsanto Papers.

Stéphane Foucart : Les Monsanto Papers sont ces premiers documents rendus publics au printemps 2017, dans le cadre d'une action juridique lancée par plus de 3500 plaignant-e-s aux États-Unis. Ces plaignant-e-s se disent victimes du Roundup, malades d'un lymphome non hodgkinien, c'est-à-dire un cancer du sang rare. Les avocat-e-s de ces plaignant-e-s obtiennent peu à peu accès à des documents internes de Monsanto, des documents qui nous éclairent sur la manière dont les toxicologues de Monsanto parlent de leur propre produit entre eux, comment ils interfèrent avec des agences réglementaires qui vont donner les autorisations de mise sur le marché, etc.

Vous décrivez en particulier le cas du biologiste Henry Miller, pro-OGM et pro-pesticides. Il écrit dans le Wall-Street Journal, dans le New York Times et dans le magazine en ligne Forbes. On se rend compte, à travers les Monsanto Papers, que certains des textes d'Henry Miller sont directement rédigés par une équipe de Monsanto.

Absolument. Cela fait partie des documents les plus frappants des Monsanto Papers. Ils montrent qu'il y a chez Monsanto une équipe spéciale qui produit du contenu éditorial pour des scientifiques, des gens qui ont des titres accadémiques ou une certaine autorité dans le monde scientifique, et qui vont reprendre à leur compte les articles produits par Monsanto, en les signant de leur nom de manière servile, sans parfois changer une seule virgule au texte initial. C'est le cas d'Henry Miller, dont les échanges avec Monsanto ont été rendus publics.

Monsanto pratique beaucoup ce genre de méthodes. C'est prouvé dans des documents qui ne sont pas encore rendus publics, dont certains sont pour l'instant seulement livrés à la Justice américaine. Les avocats des plaignants disent par exemple avoir interrogé des responsables de Monsanto qui leur racontent, sous serment, qu'il y a un programme chez Monsanto dont le nom de code est Let Nothing Go, "Ne rien laisser passer". Ce programme secret consiste à rémunérer des "Trolls" sur les réseaux sociaux, des personnalités isolées qui, à chaque fois qu'un produit de Monsanto est attaqué sur Facebook, sur Twitter et sur internet, vont systématiquement contre-attaquer, développer un argumentaire avec des éléments de langage parfaitement ciblés pour dédouaner les produits commercialisés par Monsanto.

La stratégie consiste également à recruter des experts scientifiques qu'on va payer pour qu'ils produisent des argumentations pro-glyphosate.

Oui, et c'est encore plus problématique. Une compilation d'études scientifiques pro-glyphosate a ainsi été reprise plus de 300 fois dans la presse scientifique. Ces études sont inscrites dans la littérature scientifique, dans des revues très spécialisées qui forment le corpus de la connaissance, qui font référence dans la communauté scientifique. On découvre, à travers les documents internes de Monsanto, que les toxicologues de Monsanto, entre eux, se vantent d'avoir écrit des articles signés par des personnalités du monde académique. Or ce sont les articles dont la communauté scientifique dispose pour évaluer la toxicité du glyphosate. Certains de ces articles sont abondamment cités dans le rapport d'évaluation du glyphosate des autorités européennes, le rapport qui a conditionné l'autorisation de mise sur le marché du produit. On a donc désormais la preuve d'une guerre de l'information qui se joue à plusieurs étages, sur les réseaux sociaux, dans la presse grand public et dans la littérature savante.

Cette manipulation de l'information peut aller très loin. Monsanto veille par exemple à ce que les personnes qui ont eu des liens officiels avec Monsanto disparaissent des signatures des articles.

Absolument. C'est ce qu'on appelle le "ghost writing". C'est une stratégie finalement assez banale, qui consiste à faire parler des "tierces personnes". Cette expression revient régulièrement dans les Monsanto Papers. Une tierce personne a une parole évidemment bien plus crédible que Monsanto sur les produits de Monsanto.

On découvre que des chercheurs reçoivent des sommes importantes pour soutenir Monsanto...

Oui. Pénétrer la littérature scientifique coûte beaucoup d'argent. Les tarifs sont de l'ordre de 20 000 à 30 000 euros par mois de travail pour ces consultant-e-s scientifiques embauché-e-s par Monsanto. C'est une pratique qui est très bien documentée dans le monde de l'industrie pharmaceutique. On a beaucoup d'exemples de grands pontes de la recherche médicale qui acceptent de mettre leur nom sur une étude sans avoir touché la moindre virgule, contre rémunération, pour dédouaner un médicament ou co-signer une étude clinique. Les Monsanto Papers nous offrent les premiers exemples de la réalité de ces pratiques dans le monde de l'agro-chimie.

On découvre également dans votre enquête des collusions entre Monsanto et des agences réglementaires chargées d'évaluer la toxicité des produits de Monsanto.

Le terme de collusion est un peu trop fort. Ce que nous avons mis à jour, avec Stéphane Horel, c'est le fait que Monsanto peut compter sur certaines personnalités-clefs à l'intérieur des agences réglementaires comme l'EPA aux États-Unis, ou l'EFSA en Europe, ou l'Agence Européene des Produits Chimiques. Monsanto interagit avec ces personnes de manière intense. L'un des exemples mis à jour par les Monsanto Papers, c'est le patron du bureau des pesticides de l'EPA, chargé de superviser la réévaluation du glyphosate en vue de sa réautorisation sur le marché américain. Ce patron a pris sa retraite quelques jours après avoir donné la réautorisation du glyphosate. Ill a aussitôt été embauché par trois entreprises chimiques dont on ne connaît pas l'identité, comme consultant, pour des émoluments qu'il n'a pas voulu divulguer.

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Pour lire l'intégralité de l'enquête de Stéphane Horel et Stéphane Foucart publiée le 4 octobre dans Le Monde, c'est ici.

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