Interview : Les argu-menteurs du glyphosate

15/03/2018

Le printemps arrive, et avec lui le retour du glyphosate dans les jardins et les champs. Ce pesticide fait régulièrement la Une des médias. Mais tellement d'informations contradictoires circulent qu'il est bien difficile de répondre à cette question centrale : le glyphosate est-il dangereux pour la santé, oui ou non ?

Pour y voir plus clair, Ici Grenoble a interviewé la journaliste Stéphane Horel. Elle est l'auteure de plusieurs livres dont "Intoxication" (2015), sur l'influence des lobbies des pesticides en Europe. Elle a également réalisé il y a quelques mois une enquête stupéfiante sur les Monsanto Papers, pour le journal Le Monde.

Voici donc un petit kit d'autodéfense intellectuelle sur le glyphosate, bien utile pour les discussions en famille, avec ses voisin-e-s, ou avec des paysan-ne-s utilisant ce pesticide.

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Ici Grenoble : Vous qui étudiez le sujet de près depuis plusieurs années, pouvez-nous nous dire où est en l'état de la science sur les effets sanitaires du glyphosate ?

Stéphane Horel : Il y a effectivement une grande confusion autour du glyphosate. D'un côté, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), qui dépend des Nations Unies, a classé le glyphosate comme cancérigène probable depuis mars 2015. De l'autre, l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui dépend de l'Union européenne, affirme le contraire.

Le problème, c'est que ces deux agences sanitaires ne se basent pas sur les même fondements scientifiques. Le Centre international de recherche sur le cancer a réalisé une synthèse des études scientifiques publiée dans les revues. L'Autorité européenne de sécurité des aliments prend également en compte les études internes commanditées par les grands groupes industriels, dont Monsanto.

Dans ces conditions, qui croire ? Je ne suis ni arbitre, ni scientifique. Mais en tant que journaliste, je constate les moyens exceptionnels mis en place par les firmes industrielles pour influencer les autorités européennes et décrédibiliser les travaux des chercheurs indépendants. Nous avons par exemple les preuves que le rapport de l'EFSA sur le glyphosate contient des copiés-collés de dossiers établis par les lobbies des pesticides. C'est très rare d'obtenir une preuve aussi irréfutable.

Ces tergiversations sur le glyphosate montrent à quel point le système d'évaluation des effets sur la santé des produits industriels est problématique en Europe. Ce n'est pas nouveau dans l'histoire. La situation était similaire pour l'amiante, le plomb dans l'essence, le chlorure de vinyle et des dizaines d'autres produits désormais considérés comme toxiques pour la santé. Avec le recul historique, on sait maintenant qu'il faut parfois des dizaines d'années entre le moment où une alerte scientifique est lancée sur un produit industriel, et le moment où les pouvoirs publics légifèrent enfin pour protéger les populations. Le dossier du glyphosate semble prendre cette direction.

Il faut se rappeler que le glyphosate a été mis sur le marché en 1974. Ce qui est sidérant, c'est que grâce aux Monsanto-papers (voir ci-dessous), nous avons désormais des documents qui montrent que, dès le début des années 80, des employés de Monsanto, mais aussi des toxicologues de l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA) considéraient le glyphosate comme cancérigène.

Comme beaucoup, nous avons suivi cet automne les péripéties médiatiques autour de l'interdiction ou non du glyphosate en Europe, avec le résultat que l'on sait. Avec quelques mois de recul, sait-on plus précisément ce qui a déterminé la réautorisation du glyphosate, malgré les fortes oppositions en jeu ?

Les débats ont été longs et intenses, et cela s'est joué à peu de choses. La Commission européenne avait besoin d’une majorité qualifiée pour prendre sa décision. Le coup de théâtre, c'est la volte-face du ministre allemand de l'agriculture : alors que l'Allemagne avait décidé de s'abstenir, son ministre a finalement décidé de voter pour la réautorisation du glyphosate, sans respecter les consignes de son gouvernement. C'est surréaliste. Il a su profiter d'une situation politique exceptionnelle en Allemagne : Angela Merkel était en pleine négociation pour former une nouvelle coalition. Juridiquement, le pays n'avait plus de gouvernement. Le ministre allemand a donc pu décider seul, en toute impunité. Autant vous dire qu'en Allemagne, cette décision a suscité de vives réactions. Mais le vote n'a pas été invalidé pour autant.

Emmanuel Macron a annoncé qu'il ferait interdire le glyphosate au plus tard d'ici 2020. À votre avis, est-ce un effet de com, et pourquoi attendre 3 ans ?

Je ne suis pas certaine qu'Emmanuel Macron, comme la plupart des dirigeants politiques, maîtrise bien les questions agricoles, et encore moins ses aspects scientifiques comme par exemple l’évaluation du potentiel cancérogène d’un pesticide. C'est pourtant le cœur du sujet. Au final, depuis l'annonce d'interdire le glyphosate en 2020, le gouvernement a commencé à revenir en arrière : il a précisé qu'il y aurait des dérogations, que la sortie serait progressive, qu'il faut étudier le dossier de plus près... Dans les faits, rien n'est enclenché pour l'instant. Manifestement, le gouvernement navigue à vue sur ce sujet.

Dans les campagnes, beaucoup d'agriculteurs conventionnels disent que de toute façon, même si on leur enlève le glyphosate, ils utiliseront un autre herbicide aussi puissant. Monsanto-Bayer ou d'autres groupes sont-ils en train de concevoir un pesticide équivalent ?

À ma connaissance, l'industrie agro-chimique n'a pas encore mis sur le marché un herbicide aussi puissant que le glyphosate. Monsanto a relancé un ancien pesticide, le Dicamba,. Mais c'est un herbicide très volatile. La relance de son utilisation aux États-Unis a créé de gros problèmes agricoles, en détruisant notamment de nombreuses cultures à proximité des pulvérisations.

Il faut bien comprendre que le glyphosate est l'un des piliers du système agro-industriel. C'est à partir de cet herbicide qu'ont été créées la plupart des cultures OGM résistantes. C'est sur ce type d'agriculture que repose la production de soja et l'élevage intensif, notamment en Amérique latine. Soja OGM qui, soit-dit en passant, est importé massivement en France pour nourrir le bétail. Le glyphosate, c'est toute une économie mondiale. On peut difficilement le remettre en question sans questionner l'ensemble du modèle.

Dans votre enquête "Intoxication", vous détaillez la puissance des lobbies industriels, et le manque de contre-pouvoirs au niveau de l'union européenne. Face à l'ampleur des enjeux sanitaires et les rapports scientifiques alarmants sur la biodiversité, la situation est-elle en train d'évoluer au sein de la commission européenne ?

Malheureusement, la situation s'empire. Nous assistons depuis deux ans à un véritable verrouillage du système. Jamais, je crois, les lobbies industriels n'ont déployé autant de moyens et d'agressivité vis-à-vis des critiques, les ONG en particulier. Il faut dire que c'est grâce à la ténacité et aux enquêtes de certaines ONG que des informations capitales sur le glyphosate ont été révélées : Corporate Europe Observatory, Greenpeace, ou encore l'association autrichienne Global 2000 à qui l’on doit la découverte des copiés-collés dans le rapport d’évaluation de l'EFSA. C'est l’ONG française Générations Futures qui remet régulièrement  en avant le sujet des pesticides dans les médias, notamment par leurs campagnes de mesures des taux de pesticides sur de petits échantillons de personnes ou dans les fruits et légumes.

Toutes ces associations font face à des manœuvres des lobbies industriels, qui s'efforcent de les déstabiliser médiatiquement, parfois financièrement, de les faire passer pour des ''marchands de peur''. L’emprise des lobbies sur nos institutions est un problème démocratique très grave. C'est le sujet de mon prochain livre, que je suis en train de terminer.

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COMPLÉMENT : LES MONSANTO PAPERS EN 3 MINUTES

Les journalistes Stéphane Horel et Stéphane Foucart ont publié cet automne une enquête stupéfiante sur les Monsanto Papers, des documents internes de l'entreprise Monsanto sur le Roundup. Ce désherbant à base de glyphosate est vendu dans quasiment toutes les jardineries et les supermarchés de l'agglomération grenobloise...

Vous avez 3 minutes devant vous ? Ici Grenoble vous propose la retranscription d'une interview particulièrement claire et marquante de Stéphane Foucart, diffusée sur France Inter samedi 7 octobre dans l'émission Secrets d'infos.

Pour plus de fluidité et de clarté, certaines phrases de l'interview ont été remaniées.

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Jacques Monin (France Inter) : Nous recevons aujourd'hui Stéphane Foucart, journaliste au Monde. Avec la journaliste Stéphane Horel, vous venez de publier une enquête qui montre par quelles méthodes le groupe Monsanto fait publier dans des revues scientifiques des articles qui disent le plus grand bien du glyphosate et du Roundup, un désherbant pourtant soupçonné d'être cancérogène. On commence à comprendre tout cela parce que des documents ont été récemment publiés dans le cadre de procédures judiciaires aux États-Unis, ce qu'on appelle les Monsanto Papers.

Stéphane Foucart : Les Monsanto Papers sont ces premiers documents rendus publics au printemps 2017, dans le cadre d'une action juridique lancée par plus de 3500 plaignant-e-s aux États-Unis. Ces plaignant-e-s se disent victimes du Roundup, malades d'un lymphome non hodgkinien, c'est-à-dire un cancer du sang rare. Les avocat-e-s de ces plaignant-e-s obtiennent peu à peu accès à des documents internes de Monsanto, des documents qui nous éclairent sur la manière dont les toxicologues de Monsanto parlent de leur propre produit entre eux, comment ils interfèrent avec des agences réglementaires qui vont donner les autorisations de mise sur le marché, etc.

Vous décrivez en particulier le cas du biologiste Henry Miller, pro-OGM et pro-pesticides. Il écrit dans le Wall-Street Journal, dans le New York Times et dans le magazine en ligne Forbes. On se rend compte, à travers les Monsanto Papers, que certains des textes d'Henry Miller sont directement rédigés par une équipe de Monsanto.

Absolument. Cela fait partie des documents les plus frappants des Monsanto Papers. Ils montrent qu'il y a chez Monsanto une équipe spéciale qui produit du contenu éditorial pour des scientifiques, des gens qui ont des titres accadémiques ou une certaine autorité dans le monde scientifique, et qui vont reprendre à leur compte les articles produits par Monsanto, en les signant de leur nom de manière servile, sans parfois changer une seule virgule au texte initial. C'est le cas d'Henry Miller, dont les échanges avec Monsanto ont été rendus publics.

Monsanto pratique beaucoup ce genre de méthodes. C'est prouvé dans des documents qui ne sont pas encore rendus publics, dont certains sont pour l'instant seulement livrés à la Justice américaine. Les avocats des plaignants disent par exemple avoir interrogé des responsables de Monsanto qui leur racontent, sous serment, qu'il y a un programme chez Monsanto dont le nom de code est Let Nothing Go, "Ne rien laisser passer". Ce programme secret consiste à rémunérer des "Trolls" sur les réseaux sociaux, des personnalités isolées qui, à chaque fois qu'un produit de Monsanto est attaqué sur Facebook, sur Twitter et sur internet, vont systématiquement contre-attaquer, développer un argumentaire avec des éléments de langage parfaitement ciblés pour dédouaner les produits commercialisés par Monsanto.

La stratégie consiste également à recruter des experts scientifiques qu'on va payer pour qu'ils produisent des argumentations pro-glyphosate.

Oui, et c'est encore plus problématique. Une compilation d'études scientifiques pro-glyphosate a ainsi été reprise plus de 300 fois dans la presse scientifique. Ces études sont inscrites dans la littérature scientifique, dans des revues très spécialisées qui forment le corpus de la connaissance, qui font référence dans la communauté scientifique. On découvre, à travers les documents internes de Monsanto, que les toxicologues de Monsanto, entre eux, se vantent d'avoir écrit des articles signés par des personnalités du monde académique. Or ce sont les articles dont la communauté scientifique dispose pour évaluer la toxicité du glyphosate. Certains de ces articles sont abondamment cités dans le rapport d'évaluation du glyphosate des autorités européennes, le rapport qui a conditionné l'autorisation de mise sur le marché du produit. On a donc désormais la preuve d'une guerre de l'information qui se joue à plusieurs étages, sur les réseaux sociaux, dans la presse grand public et dans la littérature savante.

Cette manipulation de l'information peut aller très loin. Monsanto veille par exemple à ce que les personnes qui ont eu des liens officiels avec Monsanto disparaissent des signatures des articles.

Absolument. C'est ce qu'on appelle le "ghost writing". C'est une stratégie finalement assez banale, qui consiste à faire parler des "tierces personnes". Cette expression revient régulièrement dans les Monsanto Papers. Une tierce personne a une parole évidemment bien plus crédible que Monsanto sur les produits de Monsanto.

On découvre que des chercheurs reçoivent des sommes importantes pour soutenir Monsanto...

Oui. Pénétrer la littérature scientifique coûte beaucoup d'argent. Les tarifs sont de l'ordre de 20 000 à 30 000 euros par mois de travail pour ces consultant-e-s scientifiques embauché-e-s par Monsanto. C'est une pratique qui est très bien documentée dans le monde de l'industrie pharmaceutique. On a beaucoup d'exemples de grands pontes de la recherche médicale qui acceptent de mettre leur nom sur une étude sans avoir touché la moindre virgule, contre rémunération, pour dédouaner un médicament ou co-signer une étude clinique. Les Monsanto Papers nous offrent les premiers exemples de la réalité de ces pratiques dans le monde de l'agro-chimie.

On découvre également dans votre enquête des collusions entre Monsanto et des agences réglementaires chargées d'évaluer la toxicité des produits de Monsanto.

Le terme de collusion est un peu trop fort. Ce que nous avons mis à jour, avec Stéphane Horel, c'est le fait que Monsanto peut compter sur certaines personnalités-clefs à l'intérieur des agences réglementaires comme l'EPA aux États-Unis, ou l'EFSA en Europe, ou l'Agence Européene des Produits Chimiques. Monsanto interagit avec ces personnes de manière intense. L'un des exemples mis à jour par les Monsanto Papers, c'est le patron du bureau des pesticides de l'EPA, chargé de superviser la réévaluation du glyphosate en vue de sa réautorisation sur le marché américain. Ce patron a pris sa retraite quelques jours après avoir donné la réautorisation du glyphosate. Ill a aussitôt été embauché par trois entreprises chimiques dont on ne connaît pas l'identité, comme consultant, pour des émoluments qu'il n'a pas voulu divulguer.

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Pour lire l'intégralité de l'enquête de Stéphane Horel et Stéphane Foucart publiée le 4 octobre dans Le Monde, c'est ici.

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