Indics de la police : Deux témoignages grenoblois

02/12/2019

Depuis 2017, la Direction Générale de la Sécurité Intérieure, le renseignement territorial et le bureau de lutte antiterroriste de la gendarmerie nationale enquêtent sur la série impressionnante d'incendies et de dégradations volontaires dans l'agglomération grenobloise.

Les policiers et les militaires cartographient les milieux contestaires en Isère, fichent les individu-e-s, étudient leurs relations et mettent en place des stratégies pour contrer un éventuel prochain incendie.

En janvier puis en novembre, plusieurs perquisitions ont été menées dans l'agglomération grenobloise. D'autres perquisitions, saisies de matériel, filatures et mises sur écoute sont à redouter dans les semaines et mois à venir.

Dans le même temps, des "indics" ont probablement infiltré les réseaux contestataires de l'agglomération, ou été recrutés en leur sein par des méthodes de chantage.

Pour un aperçu du "monde des indics", ici Grenoble vous propose deux témoignages grenoblois, un témoignage de Lyon et un reportage stupéfiant diffusé sur France Culture.

En publiant ces documents, nous sommes bien conscient-e-s d'alimenter une sorte de paranoïa, mais il nous semble important de comprendre  jusqu'où les services de renseignement sont prêts à aller.

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Premier témoignage grenoblois : "Françafrique, cheveux longs et cheveux courts..."

"C'était en 2007. L'État Français organisait un sommet France-Afrique, à Cannes. Chirac recevait la plupart des dictateurs d'Afrique francophone. Pour dénoncer la Françafrique, l'association Survie avait organisé un contre-sommet, également à Cannes. Avec Survie Isère, on avait organisé un convoi collectif pour y aller. On avait lancé une invitation publique.

Le jour du départ, on était une vingtaine. Il y avait plusieurs personnes qu'on ne connaissait pas, qu'on n'avait jamais vu à des réunions ou à des événements organisés par Survie.

Parmi ces personnes, il y avait un étudiant aux cheveux longs. Il avait la pêche, il parlait beaucoup, il était souriant. Il avait l'air de connaître plutôt bien la Françafrique.

Le deuxième jour, à Cannes, un militant de Survie m'a pris à part et m'a dit qu'il commençait à se méfier de ce gars. Il s'était rendu compte qu'il posait beaucoup de questions précises sur l'organisation du contre-sommet, en prenant soin de poser les questions à des personnes différentes, probablement pour ne pas trop éveiller l'attention.

Il faut dire qu'on commençait à être sur les nerfs et un peu parano, parce que la pression policière à Cannes était énorme. De nombreux bus de militant-e-s avaient été bloqués par les CRS avant même d'arriver sur place. Il y avait des policiers en civil partout. Ils arrêtaient les militant-e-s qui tractaient, ou même celles et ceux qui simplement s'approchaient un peu trop près de la zone officielle. Plusieurs militant-e-s de Survie Isère ont fait de la garde-à-vue, pour des motifs totalement injustifiés. Tou-te-s ont d'ailleurs été relâché-e-s.

Bref, le contre-sommet avait été très compliqué. Mais on était content-e-s d'avoir essayé de faire entendre une autre voix à Cannes. On a fait le voyage retour avec l'étudiant aux cheveux longs, toujours aussi volubile. Nous, moins.

Les mois suivants, j'ai recroisé plusieurs fois ce gars, à des événements de Survie ou sur le campus. Il avait envie de parler. On échangeait quelques mots, sans plus. Il avait toujours les cheveux longs.

Et puis, un an plus tard si je me souviens bien, Hubert Védrine est venu faire une conférence sur le Rwanda, sur le campus. On a organisé une petite manifestation pour perturber cette conférence. On voulait dénoncer les responsabilités de Védrine et de l'Armée française dans le génocide des Tutsi.

Et là, parmi le public de Védrine, qui je vois ? Ce fameux gars, mais désormais les cheveux courts et en costard. Je suis allé le saluer. Il était moins dissert. Il m'a dit qu'il démarrait des études en géopolitique internationale, sans donner de précisions malgré mes questions. Ce n'était pas clair, il semblait gêné. Ça m'a intrigué, et avec quelques ami-e-s on a commencé à se refaire le film de Cannes à l'envers.

Quelques temps plus tard, je l'ai recroisé sur le campus. Je suis allé vers lui et je le lui ai demandé : "C'est qui ton agent traitant à la DCRI ?". Je voulais voir sa réaction. C'était comme si je lui avais lancé une décharge électrique. Il a tourné la tête et il est parti à grandes enjambées. Je ne l'ai jamais revu.

Personnellement, la leçon que j'ai tiré de cet épisode, elle est claire : Quand tu organises un événement public, ouvert à toutes et à tous, il faut partir du principe qu'il y a potentiellement un agent infiltré, et donc s'organiser en conséquence. Ça peut paraître évident dit comme ça, mais à l'époque je ne l'avais pas réalisé."

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Second témoignage grenoblois : "Nanotechnologie, maxisurveillance..."

"Mon histoire se passe en 2006. C'était une année de luttes intenses à Grenoble. Il y avait le mouvement social contre le CPE. Le campus était en ébullition. À chaque manifestation ou presque, il y avait de violents affrontements avec les CRS.

En 2006, c'était aussi l'inauguration de Minatec à Grenoble, le plus grand centre de recherches européen en nanotechnologies industrielles et militaires.

Pour dénoncer les méfaits des nanos, on avait créé un collectif : l'Opposition Grenobloise aux Nécrotechnologies. On était une cinquantaine de militant-e-s. On était super actifs et actives. Pendant six mois, on a organisé des dizaines d'événements publics, diffusé des dizaines de milliers de tracts, perturbé plein de réunions publiques autour des nanos.

Pour l'inauguration officielle de Minatec, le 1er juin 2006, on avait organisé une grande manifestation. On était un millier, avec des gens de toute la France.

Le jour de la manifestation, la tension était extrême. Il y avait des gendarmes partout, des snipers étaient postés autour de Minatec, les policiers contrôlaient de nombreuses personnes dans les rues du centre-ville. Toute manifestation était interdite, par arrêté préfectoral.

On a quand même manifesté, mais dès qu'on s'est approché-e-s de Minatec, les CRS ont chargé. C'était violent, on a été obligé de se disperser. Dans notre cortège, il y avait pas mal de gens venus pour casser des vitres de banques, des panneaux publicitaires, pour faire un maximum de dégâts "anticapitalistes". C'était pas ce qu'on avait prévu pour cette manifestation, qu'on voulait centrée sur l'opposition à Minatec, mais on n'a rien pu contrôler.

Le lendemain, les gendarmes ont encerclé la Bifurk, qui était notre point central de rassemblement. On venait d'y organiser plein de débats publics et de conférences contre Minatec. Ils ont contrôlé tout le monde. On est plusieurs à s'être fait arrêter, parce qu'on était considérés comme des "meneurs".

Lors de la garde-à-vue, les officiers m'ont cité plusieurs extraits de conversations personnelles. J'étais stupéfait, parce que j'avais tenu ces propos en petit comité, à la Bifurk ou au parc Mistral. L'indic avait donc réussi à se tenir proche de moi sans que je m'en aperçoive, ou utilisait un micro directionnel à distance. C'était la preuve qu'on nous suivait d'assez près, depuis plusieurs semaines au moins. Je n'ai jamais su qui c'était exactement. Je suis passé en procès pour manifestation interdite, j'ai été relaxé.

J'ai détesté ce sentiment d'être espionné, et du coup j'ai pas mal creusé le sujet depuis. Depuis bien des années, je n'ai ni portable, ni smartphone, ni carte-bleue, ni facebook, car je sais que toutes ces technologies sont du pain béni pour le renseignement. Dans ma vie militante comme dans ma vie quotidienne, je pars du principe que tout échange électronique ou téléphonique est potentiellement intercepté, même avec un cryptage puissant.

Je me demande comment auraient fait les Weather Underground, les Black Panthers ou la Fraction Armée Rouge en 2017. Ça me fait réfléchir sur les stratégies révolutionnaires."

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Un témoignage de Lyon

Il s'agit d'un article publié en 2012 sur le média Rébellyon : Concernant les récentes tentatives d’infiltration policière au sein du milieu militant lyonnais.

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Un reportage de France Culture

En 2011, une militante anglaise démasque la véritable identité de son petit-ami activiste, Mark Stone. De son vrai nom Mark Kennedy, ce policier infiltre les mouvements anticapitalistes depuis 2003. C'est le début de la découverte d’un vaste système de surveillance et d'infiltration des milieux politiques britanniques et européens depuis 1968.

L'émission LSD de France Culture a diffusé un reportage passionnant à ce sujet : Mark Kennedy, l'alter espion qui m'aimait. On y découvre de nombreuses méthodes d'infiltration de la police, leur ampleur et leurs effets dévastateurs sur l'organisation interne, mais aussi sur les relations affectives au sein des réseaux militants.

Ce reportage est une véritable petit cours d'éducation civique sur le fonctionnement des services secrets.

Pour écouter l'émission, c'est ici.

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Notons qu'à Paris, des réunions sur les mouvements dits ''d'ultra-gauche'' s'organisent activement, en particulier autour des recherches du Vioramil. Le Ministère de l'intérieur travaillerait sur un fichage et un profilage plus précis des militant-e-s libertaires.