Rencontre : Une Grenobloise à Hambach

16/01/2018

Méconnue en France, la Zone à Défendre de la forêt de Hambach est un symbole de la résistance contre l’exploitation du charbon en Allemagne. Depuis 2012, les opposant-e-s tiennent tête au géant de l'énergie RWE. Il y a quelques semaines, une Grenobloise, Sybildine, s'est rendue sur place pour participer aux luttes. À son retour, Ici Grenoble lui a posé quelques questions...

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Ici Grenoble : Pourrais-tu nous expliquer la situation dans la forêt de Hambach ?

Sybildine : La forêt de Hambach se situe à l'ouest de l'Allemagne, en Rhénanie, près de Cologne. Une partie de cette forêt est considérée comme primaire, c'est-à-dire qu'elle n'a a priori jamais fait l'objet de coupes. Elle héberge des animaux protégés comme la chauve-souris Vespertilion de Bechstein, des pics, des chouettes hulottes...

80% de cette forêt, soit plus de 4 400 hectares, ont déjà été littéralement avalés par les excavatrices géantes de la compagnie d’énergie RWE pour extraire le lignite qui est dans ses sous-sols. Tant qu'on n'a pas vu l'une de ces immenses mines à ciel ouvert, il est difficile de s'en faire une image. Il faut se représenter un paysage avec ses champs, ses villages, ses forêts, coupé net pour faire place à un trou béant et noir, sur des kilomètres de large : 34 kilomètres carrés actuellement, 85 à terme, et une profondeur de 293 mètres sous le niveau de la mer ! Pour se rendre compte de l'impact, il suffit de regarder une carte de cette région.

As-tu pu voir la mine à ciel ouvert de Hambach ?

Impossible. Son accès et son pourtour sont interdits et gardés en permanence par des vigiles. Mais en 2016, lors d'une action directe de masse organisée par le mouvement Ende Gelaende, j'étais entrée avec des milliers d'autres personnes dans une mine similaire en Lusace, à l'est de l'Allemagne. Voir cela fait vraiment un choc. On se dit : voilà le prix pour faire tourner mon ordinateur et produire tous les objets que je possède. C'est là, devant soi, c'est gigantesque.

Tout ce charbon sert exclusivement à l'électricité ?

Oui, essentiellement, au prix d'une émission de CO2 catastrophique : 30 millions de tonnes par an pour Hambach. En France, on ricane des gaz à effet de serre émis par l'Allemagne, et on se trouve bien plus malins avec notre nucléaire. Soyons clair-e-s : il faut lutter contre le nucléaire ET contre l'extraction des énergies fossiles. La seule issue pour nos sociétés serait de réduire drastiquement la consommation d'énergies.

Quelles sont les stratégies utilisées par les opposant-e-s aux mines ?

Pour sauvegarder ce qu'il reste de la forêt, et plus globalement pour lutter contre la mine, une occupation de la forêt d'Hambach a débuté en avril 2012. Son but est d'empêcher physiquement la déforestation, ce prélude à l'exploitation minière, et aussi d'être une base pour mener des actions directes multiformes contre la mine. Des personnes viennent participer à la lutte, pour quelques jours ou des années, depuis toute l'Allemagne, mais aussi en provenance d'autres pays européens.

Quelle est l'idéologie politique dominante dans cette Zone À Défendre ?

J'ai l'impression que l'anarchisme est une base politique commune. Beaucoup de travail est aussi mené pour faire avancer le féminisme et l'anti-spécisme.

Comment s'organise la ZAD ?

Pour que des personnes puissent occuper le lieu toute l'année, plusieurs dizaines de cabanes ont été construites au sol, mais surtout dans les arbres, à 10 ou 15 mètres de haut, voire davantage. Il s'agit de rendre difficiles les expulsions : avant qu'un arbre habité puisse être abattu, la police doit en déloger les occupant-e-s, qui souvent leur compliquent encore la tâche en attachant leurs poignets à l'intérieur de tubes.

Il y a déjà eu des expulsions de cabanes ?

Oui, ces dernières années plusieurs expulsions ont eu lieu, à chaque fois suivies de réoccupations. Dans chacune des cabanes, pour faire face à une intervention policière qui peut arriver n'importe quand, tout est prêt : réserves de nourriture, eau, couvertures, livres, piles, matériel pour s'enchaîner, etc. La plupart des cabanes forment des sortes de hameaux dans les airs. Elles sont reliées entre elles par des ponts de singe. Sans mettre pied à terre, on peut ainsi atteindre une plate-forme centrale avec des toilettes !

Est-ce que les populations locales soutiennent cette lutte ?

Juste à côté d'Hambach, les villages de Morschenich et Manheim sont sur la zone d'extension de la mine : il est prévu qu'ils soient rayés de la carte. Les habitant-e-s de ces villages sont donc directement concerné-e-s par la lutte. Mais le soutien est plus large. Il se traduit par une solidarité matérielle avec les occupant-e-s, sans laquelle il serait difficile de tenir dans la forêt. Régulièrement, arrivent au campement nourriture, vêtements, outils, matériaux de construction, etc.

Un dimanche par mois, une balade ouverte à tou-te-s permet de parcourir la forêt et ses différents villages de cabanes. Quand j'y étais, il neigeait ce jour-là, il faisait très froid, je pensais qu'il n'y aurait pas grand monde. Et là, arrive un groupe immense, des centaines de personnes, avec des bébés dans le dos, des personnes âgées ! Certaines avaient préparé des gâteaux. Elles nous laissaient des petits paquets avec des bougies, du chocolat et des poèmes. Ces personnes nous disaient merci d'être là, et moi c'était qu'elles et eux soient là qui me semblait merveilleux !

Selon toi, cette lutte a-t-elle une chance de réussir ?

Parallèlement à l'occupation, une lutte a lieu sur le plan juridique pour obtenir le classement de la forêt par l'Union Européenne en zone Natura 2000, ce qui la protégerait. Mais le temps que cette procédure aboutisse, RWE pourrait tranquillement raser la forêt... si les squatteurs et les squatteuses ne la protégeaient pas avec leurs corps !

En tout cas, la coexistence de stratégies diverses et de plusieurs cultures politiques semblent se respecter entre elles. Cela donne de l'espoir quant aux chances de sauver la forêt. Mais la véritable réussite serait l'arrêt de la mine d'Hambach, des autres mines de la région, donc une réorientation de nos modes de vie qui permette de laisser les énergies fossiles dans les sous-sols. Je suis assez pessimiste à ce sujet. Mais peut-être que les modes d'existence et de relations qui sont expérimentés dans la forêt d'Hambach sont en eux-mêmes déjà une forme de victoire.

Comment as-tu été au courant de cette mobilisation ? Pourquoi as-tu eu envie d'y participer ?

Je fais partie d'un réseau qui s'appelle Climate Justice Action, au sein duquel circulent les informations et les idées au niveau européen sur les luttes en cours, les stratégies à mettre en œuvre, les convergences à opérer. C'est ainsi que m'est parvenu l'appel à aller prêter main forte à l'occupation pendant la période de déforestation, d'octobre à février. Ma démarche concernant le changement climatique est d'essayer de croire ce que je sais, c'est-à-dire de lutter contre les processus de déni qui sont à l’œuvre en moi. Et de lutter aussi contre le désespoir et le sentiment d'impuissance. J'avais envie de rencontrer des personnes avec lesquelles partager cette conscience, ce désir, ces difficultés, et d'agir ensemble.

Comment peut-on rejoindre cette lutte ?

L'occupation a lieu toute l'année, même si le risque de confrontation est plutôt pendant la période de coupe, d'octobre à février. Beaucoup d'informations sont données sur le site de la ZAD d'Hambach, sur le matériel à emmener, comment y arriver, etc.

Un autre moyen de soutenir est de donner de l'argent : pour la vie quotidienne, l'achat de matériel de grimpe notamment, l'aide aux personnes poursuivies par la justice. On peut aussi diffuser de l'information, faire de la traduction, etc. Faire ce travail de "petite main", c'est vraiment participer à la lutte !

Et puis on peut aussi organiser collectivement nos vies pour qu'elles soient en phase avec ce que les écosystèmes peuvent réellement supporter, c'est-à-dire plus grand chose...

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Pour aller plus loin : https://foret.hambachforest.org/

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