Interview : Une Grenobloise à Notre-Dame-des-Landes

25/04/2018

2500 gendarmes, 11 000 grenades, des blindés, des hélicoptères, des drones, 272 blessé-e-s dont dix graves, 29 projets collectifs paysans et lieux d'expérimentation sociale détruits. C'est le bilan provisoire de l'opération militaire contre la Zone À Défendre de Notre-Dame-des-Landes, démarrée le 9 avril.

Des dizaines de Grenoblois-es ont rejoint la ZAD depuis le début des expulsions. Parmi ces soutiens isérois, Ici Grenoble a rencontré Lampsane, fraîchement rentrée de Notre-Dame-des-Landes.

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Ici Grenoble : Quels sont tes liens avec la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ?

Lampsane : Je suis allée régulièrement sur la ZAD depuis 2012, au moins une semaine par an, parfois un ou deux mois. Ce qui m'a initialement motivée, c'est la lutte contre l'aéroport. À mes yeux, continuer à développer les déplacements en avion est un crime. Peut-être qu'un jour, enfin, on jugera réellement les politiques et les industriels qui font ces choix.

Mais ce qui s'est développé sur la ZAD touche bien d'autres questions. Je vois la ZAD comme un espace d'élaboration intense de problèmes politiques. Des modes de vie opposés et des visions politiques divergentes s'affrontent. Des groupes socialement dominés, de par leur classe sociale, leur race, leur genre ou leur orientation sexuelle, s'organisent pour faire valoir leurs intérêts. La mobilisation des personnes autour de ce à quoi elles tiennent permet la transformation d'états de faits en conflits ouverts. C'est passionnant, c'est également épuisant ! Parce qu'on n'a pas l'habitude que les dominé-e-s et les minoritaires arrêtent de se taire et de se soumettre.

Pour toi, pourquoi faut-il absolument défendre la ZAD de Notre-Dame-des-Landes ?

J'ai croisé un homme sur la ZAD, d'une cinquantaine d'années, qui habitait Nantes et venait pour la première fois à Notre-Dame. Il m'a dit : "Toutes ces années, je me disais que les zadistes n'avaient pas besoin de moi. Mais là, je me suis aperçu que c'est moi qui ai besoin d'elles et d'eux. Si la ZAD est détruite, c'est une partie de moi qui meurt". Il a trouvé les mots justes pour traduire ce que beaucoup ressentent, je crois, à travers la France et l'Europe.

C'est évidemment cela que l’État veut détruire : la possibilité d'un espace où s'expérimentent l'anarchie et des modes de vie hors normes, un espace depuis lequel on soutient d'autres luttes, où se tissent des liens et des réseaux politiques.

Comme je suis pessimiste, j'ai toujours eu en tête que la ZAD allait forcément imploser ou être rasée, qu'elle était une chimère qui ne pouvait guère survivre longtemps dans le réel. Toutes ces années où la ZAD a tenu, elles étaient pour moi gagnées sur l'impossible. Mais c'est un impossible dont j'ai besoin, qui me tient. 

À quel moment des expulsions es-tu arrivée sur la ZAD ? Et quelles ont été tes premières impressions ?

Je suis arrivée juste après la première vague d'expulsions, alors que la gendarmerie était censée faire une "trêve". Une trêve, selon la police, c'est s'endormir avec un bruit d'hélicoptère si fort que tu as l'impression qu'il va se poser sur ta tente. C'est être réveillée au petit matin par les explosions des grenades de désencerclement et l'odeur des lacrymos. Ce sont des dizaines de blessé-e-s pris en charge par l'équipe médic, des contrôles d'identité sur les routes alentour, des interpellations musclées de personnes isolées dans les bois. C'est un territoire bouclé dans lequel on ne rentre et on ne circule qu'à travers champs. C'est l'électricité coupée, des lieux encerclés auxquels on doit acheminer de la nourriture et du matériel sur des kilomètres, à travers les lignes de flics.

Comment as-tu vécu la grande manifestation du dimanche 15 avril ?

Le dimanche 15 avril, les zadistes avaient appelé à un grand rassemblement de soutien. La veille, on s'était démené à quelques-unes pour acheminer de quoi recevoir la foule. Mais le jour J, il était impossible d'accéder au champ où le rassemblement devait avoir lieu. Tout était bouclé. Pourtant, en début d'après-midi, des milliers de personnes ont commencé à affluer. J'étais émue de voir y compris des gens plutôt âgés, équipé-e-s de masques, venu-e-s en dépit du blocage policier et du risque de confrontation. Et ce, alors que le projet d'aéroport est abandonné : toutes ces personnes venaient bel et bien soutenir une zone autonome et s'opposer à la brutalité de l'État.

En fin d'après-midi, la police a commencé à gazer sérieusement et à envoyer des grenades dans la foule. Les gens restaient stoïques. Personne ne bougeait, et la batucada continuait de jouer. Au milieu des nuages de lacrymos, des personnes ont lancé un feu d'artifice : tout le monde applaudissait, c'était incroyable. J'ai aussi été très impressionnée par les réflexes d'organisation des gens : une personne qui reste en haut du talus glissant pour donner la main à celles et ceux qui le franchissent, ou encore les gens qui relaient le cri "médic" en désignant avec leur doigt d'où il vient, ce qui forme une étoile de doigts convergents pour que la personne médic arrive au plus vite vers le ou la blessé-e. 

On parle de plus de 270 blessé-e-s, dont plusieurs personnes mutilées. As-tu vécu ces violences ?

J'ai été très choquée par les tactiques utilisées : envoyer d'abord les lacrymos et ensuite les grenades GLI F4, ce qui fait que les personnes prises dans les gaz ne voient pas arriver les grenades et peuvent être touchées. C'est au moment où ils se retirent que les gendarmes envoient le "bouquet final" : des dizaines et des dizaines de grenades et lacrymos. C'est ce moment-là où il y a le plus de blessé-e-s alors même qu'ils abandonnent le terrain !

J'ai eu aussi le récit d'une personne qui a été maintenue au sol pendant des heures, jusqu'à ce qu'elle s'évanouisse d'hypothermie. Les flics ont fini par l'amener à l'hôpital, où elle a été sauvée de justesse. C'est révoltant. C'est pour ça que j'aime bien la banderole aux Fosses Noires, l'un des lieux emblématiques de la ZAD, sur laquelle il est écrit : "Nicole Klein [la préfète] m'a radicalisé-e".

J'ajoute qu'il ne faut pas oublier que les humain-e-s ne sont pas les seul-e-s à souffrir des violences. L'eau des fossés où vivent les tritons et les batraciens est noire de pétrole et pleine de substances chimiques. Tous les animaux qui ne peuvent pas s'échapper meurent : les oisillons dans leurs nids, les hérissons… Quant aux plantes et à la microfaune des sols, on ne connaît pas l'effet de ces gaz. Voilà comment l’État protège l'environnement...

Selon toi, quel est le meilleur moyen de soutenir la ZAD ?

Pour celles et ceux qui le peuvent, le mieux est de rejoindre la ZAD, de préférence en petits groupes capables de prendre en charge une mission ou d'inventer des actions à mener. Mais il y a aussi plein de choses à faire depuis chez soi. Il faut savoir que toutes les actions délocalisées sont bien relayées au sein de la ZAD. Elles soutiennent le moral des habitant-e-s, en plus du fait de diffuser des infos partout en France. Le soutien à la ZAD est avant tout une bataille des idées : attachons-nous à contrer la communication du gouvernement, point par point, auprès de notre entourage et dans nos médias locaux.

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Pour en savoir plus sur la ZAD de Notre-Dame-des-Landes :

- Nous vous recommandons les reportages du média Reporterre.net, dont de récents reportages-photos.

- Le site internet officiel de la ZAD fourmille d'informations.

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Pour rejoindre la ZAD :

Voici le plan d'accès et des conseils juridiques à lire avant de venir.

 

Photos : Reporterre.net