Luttes SNCF : Bilan et perspectives d'un cheminot grenoblois

17/09/2018

Ce fut une grève historique, d'une ampleur inégalée. D'avril à juillet, les cheminot-e-s se sont battu-e-s contre le "pacte ferroviaire" imposé par le gouvernement. Deux mois plus tard, quel est le bilan, en particulier à Grenoble ?

Au plus fort de la lutte, ici Grenoble avait rencontré Franck, cheminot Grenoblois et syndicaliste à la CGT. Il nous avait expliqué les enjeux de la grève, en France et à Grenoble. Aujourd'hui, il nous fait le point sur la situation.

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ici Grenoble : Quel est le bilan des luttes cheminotes menées d'avril à juillet 2018 ? Quelques victoires ont-elles été remportées par les syndicats, malgré tout ?

Franck : Si on veut faire un bilan du mouvement de grève du printemps, c'est difficile de voir autre chose qu'une défaite. Nous n'avons pas été en capacité de contrer le gouvernement Macron sur son unique objectif : mettre les cheminots à terre, en vue d'une accélération inédite de la déconstruction sociale de notre pays. Pour autant, la ténacité et la combativité des cheminotes et cheminots feront date, surtout dans ce contexte d'acceptation et de résignation croissants. Nous pouvons être fiers d'avoir su hisser notre combat à ce niveau.

L'autre élément positif, c'est le soutien de la population. Et pourtant, le traitement médiatique était indigne, comme à l'accoutumée. Cela montre que, malgré l'embrigadement mental que nous subissons, une conscience citoyenne demeure active et lucide quant aux réels bénéficiaires des politiques économiques actuelles, c'est-à-dire les riches.

Y-a-t-il eu beaucoup de répressions anti-syndicales suite au grand mouvement social ?

Oui, c'est également un fait notable de cette grève. Ce qui est d'autant plus frappant, c'est que dans tous les procédures enclenchées, les faits reprochés sont dérisoires et insignifiants en comparaison des sanctions exigées par la direction.

Certains dirigeants semblent manifestement bien trop empressés de voir disparaitre le droit syndical dans notre pays. L'idée que les salarié-e-s aient leur mot à dire sur les conditions et finalités du travail qu'ils exécutent semble insupportable à certains ! Ils devront pourtant s'y faire.

De nouvelles luttes se préparent-elles cet automne ?

Comme nous l'expliquions durant le conflit, les quelques lois votées au printemps ne recouvrent en réalité qu'une partie très réduite des conséquences de la réforme ferroviaire. Beaucoup de sujets restent à traiter, notamment les futures conditions de travail, à travers l'élaboration de la future convention collective, qui doit s'échelonner sur deux ans. Il y aura donc très certainement d'autres luttes. Reste à savoir sous quelles formes et à quel moment.

Mais comme nous n'étions que le premier acte de ce quinquennat, la véritable cible de ce gouvernement, à savoir notre système de protection sociale, va être très prochainement dans le collimateur. Leur méthode sera de procéder de manière progressive, et bien sûr sous couvert de progressisme, pour éviter un point de cristallisation de la colère populaire. En le ramenant à l'os, on peut résumer cela de cette façon : est-ce que les citoyen-ne-s accepteront de perdre la Sécurité Sociale ? On aura la réponse prochainement.

Quelles sont les actualités des luttes des cheminots, plus spécifiquement à Grenoble ou à Chambéry ?

À Grenoble comme ailleurs, le maintien et le développement du réseau ferré est l'enjeu de notre époque. L'année 2018 sera en particulier décisive dans le maintien de la ligne Grenoble-Gap. Pour que cette ligne continue, les financements doivent être définitivement actés cette année : soit nous sommes en capacité de conserver ces lignes, soit la consécration du règne de la route sera irréversible.

Comment les usagers et usagères peuvent-ils aider les cheminot-e-s cet automne ?

En s'organisant pour défendre l'avenir de leurs trains ! Plusieurs collectifs se sont montés à cette fin, dont celui de l’Étoile Ferroviaire de Veynes pour la ligne Grenoble-Gap. Leur participation dans le cadre des prochaines actions sera très important.

Et en ce qui concerne plus généralement les prochains mouvements sociaux, chacun-e doit être conscient-e de ce qui est en train de se jouer dans nos sociétés, et d'en déduire de quelle façon y prendre part.

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Voici la précédente interview de Franck, début mai 2018 :

ici Grenoble : Pour les personnes qui n'ont suivi que de loin le conflit à la SNCF, peux-tu nous rappeler les raisons pour lesquelles vous vous battez ?
       
Franck : Nous nous battons contre ce que le gouvernement appelle le "pacte ferroviaire". Le sens idéologique de cette réforme, c'est la réduction du périmètre des services publics pour les transférer au secteur privé. Comment interpréter autrement la volonté de transformer les Établissements Publiques à Caractère Industriel ou Commercial (EPIC) SNCF en Sociétés Anonymes (SA), et d'ouvrir le rail à la concurrence ? Le gouvernement souhaite également supprimer le statut des cheminots, ce qui signifie pour nous une précarisation au détriment d'une sécurité professionnelle. Enfin, contrairement à ce qu'affirment les dirigeants politiques et la direction de l'entreprise, cette réforme ne résout en rien les dysfonctionnements que rencontre la SNCF, mais au contraire les aggrave.

Peux-tu nous donner quelques exemples ?

Le train souffre d'une absence de financement durable, ce qui nous place dans une situation de concurrence intenable avec le routier, dont le coût, lui, est assuré par les collectivités publiques. Le "pacte ferriovaire" ne résout pas ce problème. Il ne résout pas non plus le problème de la séparation des activités au sein de la SNCF. Ce système mis en en place depuis 1995, sans cesse renforcé depuis, mine le fonctionnement de l'entreprise.

Quelles seraient les conséquences du pacte ferroviaire ?

Pour les cheminot-e-s, les conséquences les plus graves seraient le transfert de personnels dans des entreprises privées. Pour les usagers et les usagères, les conséquences seraient la fermeture probable de certaines lignes insuffisamment "rentables", l'abaissement des conditions de sécurité du fait des pressions sur les temps de repos et de formation des salarié-e-s, ou encore la complexité des déplacements en train à cause d'une multiplication des intervenants. Pour l'ensemble de la collectivité, les conséquences seraient la condamnation du transport ferroviaire de marchandises, ainsi qu'une accélération des logiques de privatisation. En plaçant une partie toujours croissante de notre activité économique sous des impératifs de profit et de rentabilité, le gouvernement empêche sa transformation par intégration des impacts environnementaux.

Avez-vous également des revendications locales, qui ne concernent que la SNCF régionale ?
       
Nos revendications locales sont liées aux réformes nationales. À Grenoble, nous nous battons en particulier contre un futur rétrécissement du réseau régional. Les "experts" souhaitent recentrer les activités de la SNCF sur les relations entre les grandes métropoles, celles qui sont susceptibles de générer le plus de profits.

Cette volonté de rétrécissement du réseau régional peut-elle expliquer les menaces sur la ligne Grenoble-Gap ?

La ligne Grenoble-Veynes est effectivement un symbole des enjeux actuels. Le service effectué ces dernières années par la SNCF sur cette ligne est d'une qualité tellement mauvaise que certains usagers en arrivent même à espérer une amélioration en cas de privatisation. Mais les entreprises privées ne viendront pas pour rien ! Elles demanderont un subventionnement massif, ce qui pose également la question de la transformation de subventions publiques en rémunération d'actionnariat. Néanmoins, le risque le plus élevé, c'est qu'il n'y ait ni entreprise privée, ni entreprise publique. Comme bien d'autres "petites" lignes, la ligne Grenoble-Veynes est dans un tel état de dégradation, du fait d'un sous investissement chronique, qu'on ne voit pas comment les régions seraient en capacité de remettre en état ces installations sans une participation importante de l’État. C'est pourtant ce que prévoit le "pacte ferroviaire".

Quel est le bilan de ces premières semaines de luttes ? La grève est-elle bien suivie localement ?
       
La grève se maintient à un très bon niveau, au niveau local comme au niveau national. Il suffit d'observer les circulations les jours de grève, ainsi que les jours travaillés. Les différents chiffres fournis par la direction de la SNCF, que ce soit sur le taux de grévistes ou bien le nombre de circulations, sont à prendre avec prudence. Comme le dit l'adage, "les chiffres ne mentent pas, mais les menteurs adorent les chiffres" ! Différentes publications, en interne à la SNCF ou bien dans les médias, ont d'ailleurs démontré de grossières manipulations dans ce domaine.

En plus de la grève, quelles autres actions organisez-vous ?
       
Nous avons participé aux différents rassemblements intersyndicaux pour les services publics. Nous avons également organisé des distributions de tracts auprès des usagers et des usagères, ou dans d'autres services publics concernés par les mêmes problématiques, comme l’hôpital. D'autres actions vont être prochainement menées.

Que peut-on faire pour soutenir les cheminot-e-s à Grenoble ?
       
Le syndicat CGT des cheminot-e-s de Grenoble a lancé sa caisse de solidarité (https://www.lepotcommun.fr/pot/6j98tcuf). Cette caisse permet d'amoindrir l'impact des jours de grève et de tenir dans le temps. Les cheminot-e-s apprécient également la présence d'usagers et d'usagères qui viennent nous soutenir dans nos Assemblées Générales, démontrant ainsi la continuité d’intérêt commun, pour la défense d'un service public ferroviaire de qualité, au service de la collectivité et non pas au service de quelques investisseurs en manque de dividendes !

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Prochaine Assemblée Générale des cheminot-e-s de Grenoble en lutte : Samedi 2 juin à 10h, plus d'infos ici.

Pour rejoindre la lutte pour le train Grenoble-Veynes : Collectif de l'étoile ferroviaire de Veynes

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Pour aller plus loin

- Sur le "pacte ferroviaire" : L'ouverture du ferroviaire à la concurrence, c'est le hold-up du siècle, une interview d'un cheminot de Sud-Rail par Reporterre

- Sur le financement de la SNCF : Comment la dette de la SNCF enrichit les marchés financiers, une enquête de Bastamag

- Sur les conséquences de la privatisation du rail en Angleterre : Les Britanniques nous alertent sur la privatisation du train, un reportage de France Inter

Images : Affiches de mai 68, DR