Interview : Un cheminot de Grenoble en lutte

09/05/2018

C'est une grève historique, d'une ampleur inégalée. Depuis le 3 avril, les cheminot-e-s se battent contre le "pacte ferroviaire" décidé par le gouvernement. Quels sont les enjeux de cette lutte, en particulier à Grenoble ? En quoi certaines lignes régionales sont-elles concernées ? Comment soutenir les cheminot-e-s en grève ?

Pour en savoir plus, Ici Grenoble a rencontré Franck, cheminot Grenoblois et syndicaliste à la CGT.

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Ici Grenoble : Pour les personnes qui n'ont suivi que de loin le conflit à la SNCF, peux-tu nous rappeler les raisons pour lesquelles vous vous battez ?
       
Franck : Nous nous battons contre ce que le gouvernement appelle le "pacte ferroviaire". Le sens idéologique de cette réforme, c'est la réduction du périmètre des services publics pour les transférer au secteur privé. Comment interpréter autrement la volonté de transformer les Établissements Publiques à Caractère Industriel ou Commercial (EPIC) SNCF en Sociétés Anonymes (SA), et d'ouvrir le rail à la concurrence ? Le gouvernement souhaite également supprimer le statut des cheminots, ce qui signifie pour nous une précarisation au détriment d'une sécurité professionnelle. Enfin, contrairement à ce qu'affirment les dirigeants politiques et la direction de l'entreprise, cette réforme ne résout en rien les dysfonctionnements que rencontre la SNCF, mais au contraire les aggrave.

Peux-tu nous donner quelques exemples ?

Le train souffre d'une absence de financement durable, ce qui nous place dans une situation de concurrence intenable avec le routier, dont le coût, lui, est assuré par les collectivités publiques. Le "pacte ferriovaire" ne résout pas ce problème. Il ne résout pas non plus le problème de la séparation des activités au sein de la SNCF. Ce système mis en en place depuis 1995, sans cesse renforcé depuis, mine le fonctionnement de l'entreprise.

Quelles seraient les conséquences du pacte ferroviaire ?

Pour les cheminot-e-s, les conséquences les plus graves seraient le transfert de personnels dans des entreprises privées. Pour les usagers et les usagères, les conséquences seraient la fermeture probable de certaines lignes insuffisamment "rentables", l'abaissement des conditions de sécurité du fait des pressions sur les temps de repos et de formation des salarié-e-s, ou encore la complexité des déplacements en train à cause d'une multiplication des intervenants. Pour l'ensemble de la collectivité, les conséquences seraient la condamnation du transport ferroviaire de marchandises, ainsi qu'une accélération des logiques de privatisation. En plaçant une partie toujours croissante de notre activité économique sous des impératifs de profit et de rentabilité, le gouvernement empêche sa transformation par intégration des impacts environnementaux.

Avez-vous également des revendications locales, qui ne concernent que la SNCF régionale ?
       
Nos revendications locales sont liées aux réformes nationales. À Grenoble, nous nous battons en particulier contre un futur rétrécissement du réseau régional. Les "experts" souhaitent recentrer les activités de la SNCF sur les relations entre les grandes métropoles, celles qui sont susceptibles de générer le plus de profits.

Cette volonté de rétrécissement du réseau régional peut-elle expliquer les menaces sur la ligne Grenoble-Gap ?

La ligne Grenoble-Veynes est effectivement un symbole des enjeux actuels. Le service effectué ces dernières années par la SNCF sur cette ligne est d'une qualité tellement mauvaise que certains usagers en arrivent même à espérer une amélioration en cas de privatisation. Mais les entreprises privées ne viendront pas pour rien ! Elles demanderont un subventionnement massif, ce qui pose également la question de la transformation de subventions publiques en rémunération d'actionnariat. Néanmoins, le risque le plus élevé, c'est qu'il n'y ait ni entreprise privée, ni entreprise publique. Comme bien d'autres "petites" lignes, la ligne Grenoble-Veynes est dans un tel état de dégradation, du fait d'un sous investissement chronique, qu'on ne voit pas comment les régions seraient en capacité de remettre en état ces installations sans une participation importante de l’État. C'est pourtant ce que prévoit le "pacte ferroviaire".

Quel est le bilan de ces premières semaines de luttes ? La grève est-elle bien suivie localement ?
       
La grève se maintient à un très bon niveau, au niveau local comme au niveau national. Il suffit d'observer les circulations les jours de grève, ainsi que les jours travaillés. Les différents chiffres fournis par la direction de la SNCF, que ce soit sur le taux de grévistes ou bien le nombre de circulations, sont à prendre avec prudence. Comme le dit l'adage, "les chiffres ne mentent pas, mais les menteurs adorent les chiffres" ! Différentes publications, en interne à la SNCF ou bien dans les médias, ont d'ailleurs démontré de grossières manipulations dans ce domaine.

En plus de la grève, quelles autres actions organisez-vous ?
       
Nous avons participé aux différents rassemblements intersyndicaux pour les services publics. Nous avons également organisé des distributions de tracts auprès des usagers et des usagères, ou dans d'autres services publics concernés par les mêmes problématiques, comme l’hôpital. D'autres actions vont être prochainement menées.

Que peut-on faire pour soutenir les cheminot-e-s à Grenoble ?
       
Le syndicat CGT des cheminot-e-s de Grenoble a lancé sa caisse de solidarité (https://www.lepotcommun.fr/pot/6j98tcuf). Cette caisse permet d'amoindrir l'impact des jours de grève et de tenir dans le temps. Les cheminot-e-s apprécient également la présence d'usagers et d'usagères qui viennent nous soutenir dans nos Assemblées Générales, démontrant ainsi la continuité d’intérêt commun, pour la défense d'un service public ferroviaire de qualité, au service de la collectivité et non pas au service de quelques investisseurs en manque de dividendes !

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Prochaine Assemblée Générale des cheminot-e-s de Grenoble en lutte : Vendredi 18 mai à 10h, plus d'infos ici.

Pour rejoindre la lutte pour le train Grenoble-Veynes : Collectif de l'étoile ferroviaire de Veynes

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Pour aller plus loin

- Sur le "pacte ferroviaire" : L'ouverture du ferroviaire à la concurrence, c'est le hold-up du siècle, une interview d'un cheminot de Sud-Rail par Reporterre

- Sur le financement de la SNCF : Comment la dette de la SNCF enrichit les marchés financiers, une enquête de Bastamag

- Sur les conséquences de la privatisation du rail en Angleterre : Les Britanniques nous alertent sur la privatisation du train, un reportage de France Inter

Images : Affiches de mai 68, DR