Interview : Seigneur Essono, de la Libye à Grenoble

30/07/2018

Il y a quelques semaines, Seigneur Essono, réfugié au Patio Solidaire, a publié un roman marquant : Sur les routes africaines de l'eldorado européen. Son récit décrit le parcours inimaginable de trois jeunes migrants qui, exaspérés par la misère, quittent l'Afrique pour rejoindre l'Europe. En Libye, ils vont subir les pires atrocités.

Un livre écrit par un réfugié, à Grenoble ? Pour en savoir plus, ici Grenoble a interviewé Seigneur Essono.

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ici Grenoble : Pourriez-vous vous présenter ?

Seigneur Essono : Je m'appelle Grégoire Blaise Essono, je suis originaire du Cameroun. Mon nom d’auteur est Seigneur Essono, parce que chez nous, les Bantous, les hommes portent naturellement ce titre. C’est l'équivalent de "Monsieur" pour les hommes en France. Je suis chercheur en philosophie africaine.

Pourquoi avez-vous quitté le Cameroun ?

Je suis parti à cause des persécutions que je subissais de la part de mon directeur de recherches. Celui-ci me harcelait pour que j’intègre sa société secrète et que je soutienne le Rassemblement Démocratique du Peuple Camerounais, le parti au pouvoir depuis 36 ans. Comme j'ai refusé, il a commencé à me persécuter académiquement, en retardant mes recherches. Je suis parti en 2015 pour me réfugier au Tchad. J'y ai enseigné dans un institut supérieur, l'HECC-Tchad, pendant un semestre, puis dans une institution secondaire, le Lycée Georges Washington, pendant un trimestre.

Comme le Tchad tardait à répondre à ma demande d’asile, et vu que c’est généralement un pays instable, surtout à l'approche des élections présidentielles qui s’annonçaient très houleuses, j’ai tourné le dos au Tchad en 2016 pour tenter de passer par la Libye et atteindre l’Europe. J'ai d'abord rejoint l'Italie, puis la France. Ici, la stabilité politique est plus sûre, et je peux poursuivre mes travaux d'écriture et de recherches sans contrainte.

Pourquoi avoir choisi la forme romanesque pour décrire votre périple ? 

Le roman fait partie de l’art littéraire. C’est une forme d’écriture qu’ont toujours employé les grands auteurs Français tels que Victor Hugo, Emile Zola ou Gustave Flaubert. Ils ont employé cette forme d’écriture pour faciliter la compréhension de leurs messages. J’ai choisi le roman pour me faire comprendre par toutes les couches intellectuelles. Ce qui se passe en Libye est un problème qui concerne toute l’humanité. Tout le monde doit être au courant de ce qui se passe exactement là-bas.

Tous les faits présentés dans votre roman sont-ils réels ?

Il n’y a absolument rien de fictif dans ce livre. Ce sont les faits que j’ai vécu et que j’ai vu plusieurs d’entre nous en être victimes aussi. Malgré tous les risques de mort qu’on encourt, j'ai pris du temps à faire des analyses sociologiques en interviewant certains de nos frères et certains arabes lorsque la possibilité se présentait. Par ailleurs, j’étais déterminé à mieux faire ressortir ces atrocités que vivent les immigrants lors de ce périple, parce que j’avais constaté qu’il n’y avait pas de rapport entre ce que tentaient de décrire les médias, et ce qui se passait effectivement sur le terrain. La vérité, c’est que là où se déroulent ces atrocités, les médias n’ont pas la possibilité d’y arriver, à cause des risques de mort qu’on encourt.

Un autre fait très important, c’est que même les témoignages des immigrants recueillis par les médias manquent de beaucoup d’objectivité. Car, vous le savez tout comme moi, la langue constitue un très grand frein à la retransmission des faits lorsqu’on ne la maîtrise pas. Or, sur cent immigrants qui arrivent, à peine un seul peut mieux s’exprimer dans les langues occidentales.

La situation des migrant-e-s en Libye est méconnue en France. Pourriez-vous nous décrire ce que vous avez vu et subi ?

La Libye est actuellement un enfer sur terre. Tout y est dépourvu d’humanisme. Trois évènements m’ont particulièrement marqués lors de ce périple de la mort. J’ai été kidnappé à deux reprises : lorsque je suis entré en Libye et lorsque j'ai tenté pour la première fois de monter sur Tripoli. J’ai subi des tortures atroces que j’explique dans le livre. Quant à l’esclavage, je l’ai vécu plusieurs fois, sauf qu’elle ne se déroule pas comme tentait de montrer le média américain. Parfois, sur les places où les immigrants attendent souvent du travail, un patron Libyen peut arriver et vous en proposer. Il vous embarque avec lui, mais à la fin il vous chasse comme une bête sauvage à coups de kalachnikov avec laquelle il tire dans tous les sens. En fuyant, vous pouvez encore vous faire kidnapper par quelqu’un d’autre, qui va vous contraindre à travailler aussi pour lui sous des menaces de mort, puisqu’il est armé, comme tous les Libyens, d’une kalachnikov.

Vous pouvez marcher sur la route, vous faire kidnapper et emmener chez un patron qui va dédommager votre ancien patron et vous faire travailler pour lui. Lorsque vous vous retrouvez emprisonné, certains patrons viennent, en quête d’une main d’œuvre, voir le chef de la prison à qui ils versent de l’argent puis vous emportent avec eux. Vous allez donc travailler pour eux pendant un temps déterminé pour retrouver votre liberté.

J’ai aussi vécu une scène tragique juste avant d'atteindre Tripoli. Un jeune Sénégalais a surgi dans notre camp d’embarquement, très troublé psychiquement. Il venait d’échapper à la mort. Ils étaient sept Sénégalais. Un arabe avait égorgé devant lui, tels des moutons, les six autres. Il s'est échappé miraculeusement. J’explique tout cela en mieux et en plus détaillé dans mon livre.

L’association Save the Children occupe une place fondamentale dans votre roman. Pourriez-vous nous expliquer le lien qui vous unit à cette association ?

Lorsque j’ai été embarqué sur nos bateaux de fortune pour rejoindre l’Italie, j’étais le boussolier principal. J’étais placé à l’arrière du bateau, là où se fixe le moteur. Notre bateau est tombé en panne puis a pris l'eau. En moins de trente minutes, je me suis retrouvé avec de l'eau jusqu'au cou. Nous n’avions plus d’espoir, tout s’effondrait dans les abîmes de la Méditerranée. Comme j'étais près du moteur, la zone la plus lourde du bateau, j'étais appelé à être le premier mort du naufrage. Mais, par miracle, le bateau Save the children est apparu devant nous. Il nous a magistralement délivré, sans aucune perte en vies humaines. Je décris cette scène de sauvetage à la fin de l’ouvrage. Donc, le lien avec Save the Children, c'est que je leur dois ma vie.

Vous habitez actuellement au Patio Solidaire. Comment avez-vous découvert ce lieu ?

Je suis en France depuis cinq mois. Je suis entré par Briançon. Là-bas, nous avons été accueillis par le Centre social en face de la gare, puis par la maison Marcel sans frontières. C’est eux qui m’ont dirigé vers le Patio Solidaire.

Depuis votre arrivée à Grenoble, qu’est ce qui vous marque le plus ici ?

Ce qui me marque le plus, c'est cette population qui est active et ne baisse pas les bras face aux politiques qui multiplient des lois draconiennes sur l’immigration. Malgré le fait que certains soient sanctionnés comme "délinquants solidaires", la population ne recule pas et continue toujours de soutenir la cause humanitaire des immigrants.

Quels sont vos espoirs pour la suite ?

J'espère pouvoir continuer à expliquer, à travers les livres, les atrocités qu'un seul livre ne suffit pas à comprendre. J’ai écrit mon premier livre pendant les sept mois où j'étais en Italie. J’ai envoyé le manuscrit à Edilivre, qui m’a tout de suite envoyé un contrat. Vu qu’il fallait parfaire le livre et que j’étais très soucieux de poursuivre mes recherches, j’ai été obligé d’entrer en France pour parcourir les bibliothèques, en relisant les règles de grammaires et de conjugaisons qui m’échappaient du fait que j’avais mis assez de temps sans m’exercer sur ces questions.

J’ai en possession un deuxième manuscrit qui explique l’esclavage sexuel dont sont victimes environ 20 000 filles en Libye, et ça, le monde entier n’est pas au courant. Il me faut aussi écrire sur le parcours de l’Italie en France, parce que c’est aussi un calvaire qui voit beaucoup d’immigrants mourir. Et pour finir, en septembre, je vais débuter un master en cinéma, ce qui me permettra de pouvoir traduire mes livres en films.

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Sur les routes africaines de l'eldorado européen
Un roman de Seigneur Essono
Éditions Edilivre, mai 2018

Pour le commander le livre (18€) ou recevoir son pdf (2€), c'est ici

Pour lire un extrait du roman, c'est ici

Pour découvrir une interview audio de Seigneur Essono, réalisée par l'atelier d'entraide à la publication, c'est ici