Interview : Les Enfants d'Abord et la non-scolarisation

24/11/2018

L'instruction en famille, la déscolarisation ou l'unschooling vous intriguent ? Votre enfant ne s'épanouit pas à l'école et vous êtes à la recherche d'alternatives ?

Pour découvrir un autre regard sur le rapport aux enfants, ici Grenoble a interrogé deux jeunes parents Grenoblois·es, TIM et P. Elle et il nous racontent leur découverte de l'association Les Enfants d'Abord, leurs réflexions sur l'école et sur les enfants.

* * *

ici Grenoble : Cet été, vous avez participé aux rencontres de l'association Les Enfants d'Abord (Leda). Comment présenter ce mouvement aux Grenobloises et Grenoblois qui n'en ont jamais entendu parler ?
 
TIM : C’est une association pour les familles qui choisissent de faire l’instruction en famille, c’est-à-dire de faire (ou pas) cette instruction en dehors des établissements scolaires. À Leda, il y a toutes sortes de familles : certaines sont inscrites au Cned (Centre National d’Éducation à Distance), d’autres suivent diverses pédagogies. Mais je crois que la majorité des familles pratiquent plutôt la non-scolarisation ou l'/unschooling/, c’est-à-dire que les enfants n’ont pas de programme fixe et formel d’apprentissage. Illes apprennent selon ce qui les intéressent, dans la vie de tous les jours et aussi parfois par des sorties.
 
P : Leda défend les droits des parents et des enfants souhaitant pratiquer l'instruction en famille. Ce choix ne concerne qu'environ 0,3% des enfants en âge d'être scolarisés. L'association permet de se rencontrer pour partager les expériences et se sentir moins isolé·é·s.
 
L'instruction en famille et la non-scolarisation sont-elles légales ?
 
P : Contrairement à l'idée reçue et consciencieusement entretenue, il est important de rappeler qu'en France, c'est l'instruction qui est gratuite et obligatoire, pas la scolarisation. En théorie, la Constitution de 1958 consacre la liberté des parents à choisir l'éducation qu'ils donneront à leurs enfants. Mais l'instruction en famille est tellement sévèrement encadrée par la loi que, même avec une garantie constitutionnelle théorique, on peut dire que c'est un droit qui nécessite pas mal d'énergie et de batailles pour le faire respecter.
 
Pour que l'on se rende compte de ce que propose Leda, parlons des rencontres estivales. Comment s'organisaient ces rencontres ?
 
TIM : De ce que j’ai compris, chaque rencontre est différente. Selon le lieu, ce ne sont pas les mêmes personnes qui organisent les rencontres, et je crois que l’ambiance varie beaucoup selon les participantes et participants. À Lormes, les rencontres ont débuté par une réunion de présentation pour celles et ceux qui le voulaient.
 
P : Les rencontres se passaient dans un camping au bord d'un lac. On ne connaissait personne en arrivant. Une ou deux personnes de Leda ont fait le tour des emplacements réservés par l'association. Elles venaient annoncer la réunion de présentation, en prenant soin de chercher les nouvelles têtes, dont nous étions.
 
TIM : On y est allées, il y a eu un tour de présentation, une explication de comment les rencontres fonctionnaient, et aussi un rappel de respecter les règles du camping et de bon sens, car il y avait déjà eu des problèmes par rapport à ça à d’autres rencontres. Il y avait un panneau d’affichage pour chaque jour, chacun.e pouvait mettre une réunion ou une activité au planning. C’est à peu près le seul cadre que j’ai vraiment vu. Après, chacun.e était libre de venir ou pas aux réunions ou aux activités.
 
P :  L'organisation sur place m'a semblé plutôt spontanéiste.
 
Quelles étaient les activités et réunions proposées ?
 
TIM : Il y avait pas mal de discussions sur des questions juridiques ou pratiques par rapport à la non-scolarisation, mais aussi sur les voyages, ou encore sur des questions « d'éducations » et de sexisme. Pour les activités, il y avait des micro-marchés, des séances de jeux, des tournois de cartes genre Magic ou Pokémon, des séances de méditations, des spectacles divers. C’était très varié. J’imagine que cela dépend à chaque fois des personnes présentes et des énergies qu’elles ont.
 
P : Il y avait aussi des discussions sur le fonctionnement interne de l'association, des ateliers de Ho’oponopono ou de Yoga, des représentation de marionettes, des partages d'expériences sur les contrôles annuels pratiqués par l'éducation nationale. Au début, je me demandais comment j'allais pouvoir faire connaissance avec les gens, et comment trouver celles et ceux avec qui j'avais le plus d'affinités. L'organisation des rencontres m'a permis de choisir de qui je voulais faire connaissance, en allant aux activités qui m'intéressaient le plus.
 
TIM : Un aspect remarquable dans l’organisation générale, c’est que les « ados » avaient un espace à eux avec leurs tentes. Et aussi que la télé dans la pièce de jeux du camping était débranchée pour les rencontres.
 
Qu'est-ce qui vous a le plus marqué lors de ces rencontres ?
 
TIM : Les enfants avaient l’air de très bien se gérer ensemble, et ça fait du bien de rencontrer diverses personnes qui, avec des chemins différents, vivent l’instruction en famille et pour qui ça à l’air de bien se passer. Ça m’a permis de voir « en vrai » que c’est possible, et pas uniquement en lisant des témoignages.
 
P : Pour ma part, ce qui m'a le plus marqué, c'est peut-être la place laissée au enfants à proposer leurs propres activités, et leurs capacités à les réaliser. C'était aussi peut-être quelques-unes de mes plus chouettes rencontres de nouvelles personnes depuis des années.
 
TIM : Moi qui ne suis pas très sociable, j’ai beaucoup aimé le format très libre des rencontres, avec notre espace-tente personnel où on pouvait se replier, mais aussi les discussions et les rencontres qui se faisaient très facilement.
 
En tant que parents, pourquoi êtes-vous attiré·e·s par l'instruction en famille plutôt que par l'éducation nationale ou une école alternative ?
 
TIM : Je suis persuadée que les enfants sont curieux.ses de nature et apprennent par eux-mêmes. Il n’y a qu’à voir l’apprentissage de la mobilité et du langage. Je le suis aussi pour les adultes, sauf qu’il faut réapprendre à être autonome et ne pas forcément avoir de cadre, et ça me semble plus difficile et pas évident pour tout le monde.
 
J’ai aussi envie que mon enfant puisse vouloir ce qu’il fait et vive dans le concret de la vie. Parce que pour moi, l’école, c’est tout de même une bulle en dehors (mais qui fait aussi la base) de la société, et une fois que tu as le bac (ou pas), tu dois choisir ce que tu veux faire à partir de rien pour *devenir* quelqu’un.e. Mon enfant *est* ici et maintenant, même à quatorze mois.
 
Je souhaite que mon enfant puisse se diriger vers ce qui l’intéresse, qu’il puisse essayer, changer de direction. Je trouve contre-productif d’imposer des apprentissages contre la volonté ou la possibilité du moment, par exemple avec l’apprentissage de l’écriture à tel âge, celui de la division à tel autre, selon un plan abstrait déterminé par une norme qui se détermine elle-même, puisqu’on est presque obligé.e de rentrer dedans.
 
Je pense qu’on apprend beaucoup plus et mieux lorsque l’on va vers ce qui nous intéresse, ou ce dont nous avons besoin, plutôt qu’en ingurgitant de force des données et en les régurgitant au moment des examens.
 
Il faudrait aussi parler de l’apprentissage de la soumission, du sexisme, d’irrespect des rythmes propres des personnes et autres piliers de la société à l'école, même si ça me semble moins fort dans certaines écoles alternatives.
 
Y-a-t-il un livre qui t'a inspiré dans ces réflexions ?
 
TIM : J’ai été très portée par la lecture, il y a quelques années, de « Les apprentissages autonomes » de John Holt.
 
Et toi, P, pourquoi es-tu attiré par l'instruction en famille ?
 
P : De la maternelle au lycée, je suis passé par un grand nombre de type d'écoles, de la catholique à la publique, en passant par la classe unique et les cours par correspondance. Aucun de ces types d'instruction ne m'a vraiment convenu. J'ai clairement une tournure d'esprit « non scolaire ».
 
Mais tourner les choses ainsi me semblerait incorrect. Ce serait transposer mes modes de fonctionnement sur notre enfant et lui « imposer » une solution que j'aurais préféré pour moi. D'autres raisons, d'autres convictions sont venues se rajouter à ces problématiques très personnelles.
 
Sans trier ces raisons par ordre d'importance, en voici une liste non exhaustive :
  • L'école est un lieu puissant de formatage des enfants. C'est la fabrique du citoyen, et l'État a besoin de fabriquer des citoyen juste assez impuissants pour justifier son existence.
  • Je pense que si la liberté nous en est laissée, nous avons toutes et tous *envie* d'apprendre, en particulier les enfants, et qu'on n'apprend jamais aussi bien que ce qu'on choisit d'apprendre.
  • Au-delà de cet argument d'efficacité côté apprenant, j'ai une expérience courte d'éducateur spécialisé qui m'a fait prendre conscience que l'efficacité et la joie que procurent telle ou telle méthode pédagogique dépend moins de la méthode elle-même que de l'ardeur qui anime l'enseignant qui la pratique.
  • Les écoles alternatives coûtent souvent cher, et elles me semblent souvent un outil de reproduction social à peine en décalage de l'école de la secte républicaine.
  • Je me fais et nous fait confiance : nous avons les capacités d'ouvrir socialement plus de portes et de savoirs qu'un bataillon de professionnels de l'enseignement, non seulement grace à nous-mêmes, mais aussi avec l'aide des gens qui nous entourent.
Y-a-t-il toi aussi un livre qui t'a inspiré dans ces réflexions ?
 
P : Celui d'Ivan Illich, « /Deschooling Society/ », improprement traduit par « Une société sans école ». Il existe une interview de lui disponible ici. J'ai aussi été marqué par les chansons de Graeme Allwright
 
Lors des rencontres des Leda, en observant les familles qui pratiquent l'instruction en famille, avez-vous eu le sentiment que c'est une voie très difficile, ou au contraire que c'est une voie qui semble épanouissante, pour les enfants et les parents ?
 
TIM : C’est une voie qui me semble épanouissante pour tout le monde, sans pour autant être facile. Les difficultés m’ont semblé venir du fait que c’est un mode de vie marginal, et pas du mode de vie lui-même. Mais j’imagine que des difficultés, il y en aura toujours, quel que soit le mode d’instruire ou de ne pas instruire que l’on choisit.
 
Après, j’ai ressenti que nous étions dans une période de durcissement des autorités envers les familles unschooleuses. L’instruction obligatoire (et non l’école obligatoire !) va probablement l’être à partir de trois ans au lieu de six en 2019, entre autres joyeusetés.
 
P : Début juillet, une commission parlementaire a rendu les résultats d'une enquête trop rapide sur l'instruction en famille. Elle a émit des recommandations qui laissent à penser que cette liberté d'instruction va se retrouver encore plus restreinte dans les années qui viennent. Une vidéo du rapport de cette commission parlementaire fait d'ailleurs un peu peur par le racisme et l'islamophobie latente que les députés dégagent par leurs questions. Vous pouvez visionner la vidéo de ce rapport ici.
 
Quels seraient les rapports entre racisme, islamophobie et instruction en famille ?
 
P : Les restrictions de la liberté de choix de l'éducation ont pour prétextes essentiels la lutte contre la « radicalisation », ou la volonté de « civiliser » les rroms/les roumains/les gens du voyages, entre qui l'amalgame est fait sans aucune nuance ni connaissance du sujet, par des députés qui semblent assez satisfaits de leur inculture.
 
Dans ce contexte, la défense du droit à l'instruction en famille et à la liberté d'instruction est quelque-chose d'essentiel, non pas simplement au niveau familial et personnel, mais aussi pour ses implications politiques bien plus larges. Leda est donc une association importante : elle s'engage à la fois dans la défense et l'organisation des parents et des enfants engagés dans une démarche de non-scolarisation, mais elle porte aussi un engagement au niveau politique et sociétal.
 
TIM : Il faut savoir que les contrôles de l'État sont souvent très durs vis-à-vis des familles qui déscolarisent. Les contrôleurs et contrôleuses abusent souvent de leur rôle. Cela induit un biais dans la manière même de vivre : les parents et/ou les enfants vont par exemple garder un dessin, faire une photo ou soigner un texte pour pouvoir les montrer au contrôleur ou à la contrôleuse, et ainsi prouver les avancements fait dans l’année. Cela crée une ambiance de stress permanente, alors même qu’il n’y a pas d’obligation de résultat dans la loi par rapport aux contrôles.
 
Et toi, P, est-ce que les rencontres de Leda t'ont paru encourageantes ?
 
P : Sans hésitation, je dirais que c'était vraiment très motivant. J'ai souvent peur d'être débordé par l'ampleur de la tâche que ça peut être de mettre en œuvre de bonnes conditions à un enfant pour qu'il s'instruise au mieux de ses capacités. Cet été, j'ai vu des parents et des enfants épanouis, qui s'en sortaient bien malgré un relatif isolement géographique avec d'autres gens pratiquant l'instruction en famille. *Voir* que c'est possible plutôt que de le lire ou le savoir intellectuellement parlant, c'est vraiment important.
 
En plus, j'y ai rencontré des gens avec des convictions politiques proches des miennes, et des parcours ou des choix de vie dans lesquels je me reconnais plus que je ne le fais d'habitude. En général, quand je croise des parents, sans me cacher, j'ai quand-même un peu de retenue quand je parle de mes choix de vie ou de mes convictions. Et je sais que je recevais assez rarement du soutien dans celles-ci. J'ai vite senti une grande partie de cette gêne s'effacer avec la plupart des membres de Leda.
 
D'un autre côté, parmi la plus grande partie des milieux « anarchisants » que j'ai eu tendance à fréquenter ces dernières années et avec qui je peux partager plus de choix de vie ou de convictions politiques, je me suis senti constamment considéré comme un extraterrestre dès que j'ai parlé d'avoir un enfant et − en plus − de faire exprès d'en avoir un.
 
Et d'expérience, j'ai reçu encore moins de marques de soutien ou d'empathie de leur part que de celles des parents avec lesquels je partageais a priori moins de choses. En fait, c'est même de là que j'ai reçu le plus d'injonctions normalisantes à la vie de couple, à se désinvestir de l'éducation parce-que père, etc. J'en espérais pourtant un peu, de ces copains, quand je me suis rendu compte au fil des semaines à quel point s'occuper d'un enfant au quotidien est énergivore.
 
Dans ce contexte, croiser les parents et les enfants de Leda a été une véritable bouffée d'air frais. Quelle joie que de rencontrer des gens avec lesquels j'ai la sensation de pouvoir tant partager à ce moment de ma vie !
 
* * *
Pour aller plus loin
 
- Association Les Enfants d'Abord
 
- Le film Des voix hors écoles, visionnable ici
 
- Le topo d'ici Grenoble sur l'instruction en famille, disponible ici