La police et le 38 : Deux récits, une lettre ouverte

12/11/2018

Les samedis 3 et 10 novembre, la police a envahi puis encerclé le squat d'activités et d'habitations le 38, Centre social Tchoukar. Pourquoi ? Comment ? Voici les communiqués de l'Assemblée du 38 puis une lettre ouverte d'une personne ayant vécu l'opération policière du 3 novembre.

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Le communiqué du samedi 3 novembre :

"Samedi 3 novembre aux alentours de 18h, alors que la nuit tombe et que nous fêtons les morts à la Mexicaine pour la 3ème année consécutive, une quinzaine de policiers en armure menés par le commissaire de Grenoble se sont introduits, sans aucune autorisation, au 38 rue d'Alembert, centre social occupé depuis maintenant 4 ans dans le quartier Saint-Bruno.

Nous, assemblée du lieu, relatons ici les événements tels que nous les avons vécus et le contexte politique singulier dans lequel ils s'inscrivent.

Dès 17h, de nombreuses personnes viennent fêter les morts au 38 dans une ambiance traditionnellement festive comme il est coutume de le faire au Mexique. Sont présent-e-s majoritairement des parents avec leurs enfants. Bonbons, maquillages, guirlandes et musiques latino-américaine fleurissent dans la grande salle du centre social dans une ambiance assez sereine.

Vers 18h débarquent 3 équipages de la BST (Brigade de Sécurité Territoriale) avec à leur tête le commissaire de Grenoble en personne, survolté, qui souhaite absolument pénétrer dans le lieu. Aucun motif n'est alors évoqué. Plusieurs personnes lui signalent la présence de nombreux enfants, que des hommes en armes risquent d'effrayer. Comme si personne n'avait rien dit, celui-ci force le passage avec ses hommes et vient perturber la tranquillité familiale de ce rendez-vous. Ils prennent position autour de la salle et commencent à fureter un peu partout en prétextant finalement, après de multiples demandes, un contrôle administratif concernant la sécurité du lieu.

Le 38 est grand, et composé de nombreuses salles pour diverses activités, dont la plupart sont ponctuelles. Dès lors, ils trouvent la plupart des portes closes et se contentent mollement de prendre en photo les dates de péremption de certains extincteurs du lieu. Insatisfaits de leur forfait, ils allument les lumières au milieu de la projection pour prendre en photo des enfants regardant un film. Nous leur signifions que leur visite est illégale, appelons notre avocat, mais le commissaire semble sourd à la loi.

Cherchant désespérément un-e responsable, ils finissent par isoler quelqu'un et choisissent, dans la stupeur générale, de l'emmener au commissariat pour une vérification d'identité qui se transformera en garde-à-vue, sans aucune justification. Lorsque nous constatons l'interpellation en cours, tout le monde sort pour protester et ne trouve comme réponse à une colère légitime que violences et gaz lacrymogène.

Cette scène, d'une triste banalité dans le quotidien de nombreuses personnes, est en revanche le reflet d'un contexte bien particulier à Grenoble. Et dans lequel des politiciens en quête de buzz cherchent à faire du 38 un des pivots de leur campagne électorale naissante. En effet, depuis plusieurs semaines, quelques posts sur un obscur blog d'ultra-droite tentent d'alimenter une polémique n'existant que dans leur propre réalité, et utilisent à leur compte l'incompréhension de certaines personnes du voisinage à l'égard du 38.

Le 38 se trouve au milieu d'une bataille politique qui lui est étrangère, où le lieu serait tantôt "repère de dangereux zadistes", et tantôt "une succursale de la municipalité". Dans ce contexte, cette intervention policière montre que préfecture et barons réactionnaires locaux marchent de concert pour tenter de faire de la sécurité l'axe majeur de la prochaine campagne municipale.

De l'autre côté de l'échiquier, la municipalité, elle, dans un quartier l'ayant majoritairement plébiscité aux dernières élections, réaménage la place Saint-Bruno sans tenir compte des besoins et usages de ses habitant-e-s les plus défavorisé-e-s. Décidément, ceux qui cherchent le pouvoir apportent encore une fois la preuve qu'il ne comprennent rien aux initiatives sociales et politiques qui leur échappent.

Malgré ces tristes événements, le 38 mène toujours sa barque en dehors de la politique politicienne. Celles et ceux qui le font vivre partent de la vie qui les entourent et tentent, à leur humble échelle, de maintenir une vie de quartier solidaire alors que beaucoup craignent son réaménagement par les pouvoirs publics dans les années à venir.

Le 38 est soutenu par de nombreux-ses voisin-e-s, associations, et commerçant-e-s du quartier qui ont notamment signé la lettre ouverte parue cette année.

Le centre social continuera de donner des cantines tous les samedi midi sur la place, de permettre à chacun-e de trouver un vélo ou un café, de vêtir gratuitement celles et ceux qui n'en ont pas les moyens, et globalement d'être un lieu de rencontres et un espace ressource pour les personnes qui tentent de survivre comme de lutter.

Le 38 revendique son autonomie matérielle comme politique, et des espaces hors cadre pour tous les gens qui n'y trouvent pas leur place.

Dans cette époque de précarité comme de désastre, le 38 occupe le terrain délaissé par ceux qui prétendent lui nuire, et invite chaque personne curieuse de son existence à venir le visiter lors des permanences du mercredi après-midi.

L’assemblée du 38"

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Le communiqué du samedi 10 novembre :

 "Après une première incursion dans nos locaux le 3 novembre dernier avec force et fracas, la police est revenue samedi 10 novembre au 38, Centre Social occupé du quartier Saint-Bruno depuis bientôt 4 ans.

Comme on n'a pas envie que cette situation s'installe et qu'il faut bien répondre à ces intimidations, nous relatons encore une fois ce qu'il s'est produit ce jour là.

Aux alentours de 17h30, la police installe son dispositif au croisement entre la rue Dalembert et le Cours Berriat. Une fourgonnette de la police nationale est stationnée, son équipage semble se prêter au super jeu des contrôles aux faciès. Qui ? Pourquoi ? On ne le sait pas encore.

Certaines personnes passent, d'autres non, de façon plutôt aléatoire.

Pendant ce temps, une autre estafette policière se stationne au croisement entre la rue Dalembert et la rue Marx Dormoy, juste en face du restaurant le Saint Christophe. On ne se rend pas bien compte si les contrôles ont lieu là aussi.

Vers 18h-18h30, après l'arrivée de deux autres véhicules de police au croisement Dalembert-Berriat, un groupe d'une douzaine de policiers nationaux, accompagnés d'une personne en civil qui semble elle aussi faire partie de la même équipe, se dirigent vers le lieu.

Le Centre Social accueille ce soir là une soirée projection-concert en soutien aux personnes qui traversent les frontières et aux lieux qui les accueillent.

Suite aux mésaventures de la semaine précédente au milieu de la fête des morts, les personnes à l'entrée décident de fermer le portail et d’empêcher les policiers de rentrer dans le bâtiment.

A partir de là, les flics se confondent en prétextes et excuses pour justifier leur intervention. Des soutiens affluent dans la rue devant le lieu. Encore une fois, nous réclamons une justification à leur présence, ce qui met pas mal de temps à arriver. Ils menacent de contrôler toutes les personnes qui sont là, et finissent par nous présenter du bout des doigts une ordonnance sur requête d'un procureur qui leur donne le droit de contrôler les rues adjacentes au lieu.

Dans l'heure qui suit, le dispositif se lève progressivement et la soirée se déroule comme prévu sans encombre.

Cette nouvelle offensive de la préfecture s'inscrit dans le prolongement de celle de la semaine précédente, et de la fermeture administrative qu'a subi l'engrenage il y a tout juste quelques jours.

Devons-nous nous attendre à organiser nos événements sous siège jusqu'aux élections de mars 2020 ?

Il nous apparaît presque inutile de rappeler que nous continuerons nos activités et à faire vivre ce lieu comme nous le faisons depuis déjà maintenant 4 ans.

L'assemblée du 38"

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La Lettre ouverte suite au 3 novembre :

"Honte sur vous, messieurs de la police...
Vous nous devez des excuses !

Ce samedi 3 novembre, à partir de 17 h, environ 30/50 personnes (familles, nombreux enfants, personnes de tous âges...) étaient réunies au 38 rue d’Alembert, lieu autogéré connu dans le quartier St Bruno pour ses activités diverses (cuisine solidaire, ateliers d’activités manuelles pour les enfants, récupération et redistribution gratuite d’objets, accueil de famille
sans logement, repas, fêtes, etc...).

La soirée avait été annoncée, à l’initiative de M, jeune femme mexicaine, autour d’un évènement rituel au Mexique : la fête des morts.

Tout comme les années précédentes, à la même date, M réunit un public, le plus large possible, afin de célébrer et faire connaître ce moment important dans son pays :

- préparation collective d’un autel, décoration de fleurs de toutes les couleurs, découpages d’ornements aux sujets typiquement mexicains installés partout dans la salle, sculpture d’extraordinaires personnages, etc...

-17 h, finition des décorations et de l’autel, atelier maquillages pour petits et grands, goûter...

-18 h, prise de parole de M, nous expliquant les origines de cette fête, son sens et son importance pour tous les Mexicains... Vidéo nous montrant les images de la fête dans les rues et sur les places de Mexico... Chansons entonnées tous ensemble...

- Environ 19 h, nous allions entamer un échange autour de cet évènement, pacifique, convivial et solennel : comment est abordée la mort dans nos pays si différents, le Mexique, la France...

...Et c’est là que vous êtes arrivés : un camion plein et deux voitures de policiers armés jusqu’aux dents, sans explication, sans ménagement. Sidérés, nous vous avons vu envahir notre salle, vous installer tout autour, et à l’extérieur, et nous surveiller, menaçants... C’était invraisemblable, effarant pour tous.

Plusieurs d’entre nous vous ont demandé les raisons d’une telle présence. Pour toute réponse vous avez brutalement réclamé les papiers d’identité, la confusion s’est installée, vous avez attrapé et malmené deux ou trois d’entre nous, emmené l’un d’eux au poste de police où il a passé la nuit...

C’est alors que nous avons alors décidé d’interrompre notre soirée et nous sommes tous sortis dans la rue, vous obligeant également à sortir,

Dans la rue, à bout d’arguments devant nos questions et notre incompréhension, le car de police est parti : « en effet, nous n’avons rien à faire ici » a reconnu l’un d’entre vous.

Aussitôt après, et de manière spontanée tant j’étais choquée, je suis intervenue auprès de deux d’entre vous qui maintenaient au sol un jeune homme en lui faisant très mal. Ils m’ont menacée de la même chose, mais devant mon insistance, ils l’ont laissé et sont partis.

Les deux voitures ont dû reculer dans la rue, faisant mine de partir et rejoindre le cours Berriat, mais là de nouveau (l’ordre venant d’où ? Et pour faire face à quel danger ?), vous avez envoyé des jets de gaz lacrymogène sur les quelques-uns d’entre nous qui vous escortaient, dont une jeune fille de 14 ans...

Nous avons poursuivi la soirée, un repas mexicain était préparé, beaucoup d’amis sont venus et les discussions ont tourné autour de cette violence gratuite, injustifiée...

Entre autres questions, celles-là : Qui vous a donné l’ordre d’intervenir ? Est-ce en réponse à un article des amis de M.Carignon, qui sur leur site Grenoble-le-Changement, article du 3 novembre 2018 « 38 D’Alembert : ce soir la loi n’est pas la même pour tous », appellent à la haine et à la répression de tout ce qu’ils ne tolèrent pas : les migrants, les Roms, les pauvres, les lieux alternatifs différents ?...
....

Messieurs de la police, après de tels comportements, ne vous étonnez pas d’entendre dans la rue, les gens crier qu’ils vous « détestent »... Ne vous étonnez pas que de plus en plus nombreux, vieux, jeunes et de tous milieux, nous ressentions méfiance, peur et colère...

Ne vous étonnez pas devant cette colère qui monte : vous la provoquez par ces agissements...

Honte sur vous, messieurs de la police de vous être permis de faire peur à des familles, des personnes âgées, des enfants, réunis dans une soirée pacifique, sans autre projet que d’échanger sur des coutumes et des traditions à travers le monde, partager des réflexions..."

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Suite aux nouveaux événements policiers au 38, Centre social Tchoukar samedi 10 novembre, voici le communiqué de l'Assemblée du 38 :