Interview : Marie Milesi et l'autodéfense électromagnétique

15/01/2019

Smartphones, objets connectés, wifi, bluetooth, compteurs communicants, et bientôt 5G... À Grenoble comme ailleurs, la technologie sans fil triomphe. Nous baignons dans un "brouillard électromagnétique" permanent.

Toutes ces ondes haute fréquence ont-elles des effets sur notre santé ? Que dit la science ? Que dit la loi ? Existe-t-il des techniques "d'autodéfense électromagnétique" ?

Fin 2018, les éditions Terre Vivante (basées dans le Trièves) ont publié La pollution électromagnétique, une synthèse des connaissances sur le sujet.

Pour en savoir plus, ici Grenoble a interrogé l'une des auteures coordinatrices de l'ouvrage, Marie Milesi.

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ici Grenoble : Les effets des champs électromagnétiques sur la santé font régulièrement polémique dans les médias. On entend souvent tout et son contraire. Pourquoi tant de confusions ?

Marie Milesi : L'impact des champs électromagnétiques (CEM) en basse fréquence est connu depuis les années 1930. On sait notamment le lien entre les leucémies infantiles et les lignes à très haute tension. En revanche, les effets des CEM en haute fréquence sont plus controversés. Quels sont les effets de la 3G, de la 4G, du wifi, des compteurs communicants et des objets connectés sur notre santé ? C'est notre question de départ.

De fait, beaucoup d'études indépendantes attestent des effets des CEM sur le vivant, à diverses échelles : des études in vitro (sur des cellules de culture), des études in vivo (sur des animaux de laboratoire) et des études épidémiologiques (sur de larges échantillons représentatifs de populations, sur des périodes plus ou moins longues).

Le problème, c'est que les études qui montrent des effets sur le vivant sont "noyées" parmi d'innombrables autres études financées par l'industrie des télécommunications, qui disent : "Il n'est pas certain qu'il y ait vraiment des effets. Il faudrait faire d'autres études."

À partir de quelles sources scientifiques avez-vous travaillé ?

Nous nous sommes principalement appuyés sur des études indépendantes, notamment sur le Rapport Bioinitiative. Ce rapport est paru pour la première fois en 2007, il est régulièrement mis à jour depuis. Il est réalisé par 29 chercheurs renommés, de plusieurs nationalités.

En quoi consistent leurs travaux ?

Le Rapport Bioinitiative recense et synthétise plus de 1800 études indépendantes sur les effets biologiques des CEM. Ces études montrent que les CEM ont des conséquences sur le vivant à toutes les échelles : au niveau moléculaire, cellulaire, au niveau de l'ADN, au niveau de la production d'ATP (l'énergie utilisable par le corps), au sein des mitochondries dans nos cellules, au niveau des tissus (les tissus nerveux en particulier), au niveau de la barrière hémato-encéphalique, au niveau des corps en développement (foetus, enfants), au niveau de la fertilité, au niveau des systèmes nerveux et endocrinien, etc.

Pour comprendre ces effets complexes, notre livre présente le fonctionnement normal du corps humain, puis les diverses manières dont les CEM peuvent affecter le fonctionnement de telle ou telle partie du corps, à telle ou telle échelle. Nous n'avons rien inventé. Nous avons fait la synthèse d'articles issus de recherches indépendantes, publiés dans des revues scientifiques avec des comités de lecture.

À l'ère du triomphe des smartphones, des objets connectés, du wifi et bientôt de la 5G, que pensez-vous de la législation sur les CEM en France ?

La législation française s'appuie sur une recommandation du Conseil européen de 1999, relative à l'exposition du public aux champs électromagnétiques de 0 à 300 Ghz. Depuis 2002 en France, les limites sont de 41 V/m, 58 V/m et 61 V/m pour les fréquences de 900 Mhz, 1800 Mhz et 2100 Mhz. C'est énorme.

Pourquoi est-ce énorme ?

La loi s'appuie sur une croyance qui voudrait que les CEM n'entraînent des effets sur le vivant qu'à partir du moment où il y a un échauffement des tissus : c'est "l'effet thermique". Or il y a des effets bien en deçà du niveau de rayonnement nécessaire pour augmenter la température !

Par exemple ?

Lorsque nous sommes exposé-e-s à de faibles niveaux de rayonnement, on note sur nos corps des effets "athermiques" : le corps fabrique des protéines de stress, subit des cassures d'ADN et voit baisser sa production d'ATP. L'ATP est une énergie utilisée par le corps pour toutes ses fonctions. Elle est synthétisée au sein de nos cellules dans les mitochondries. Certains organes comme le coeur et le cerveau sont très gourmands d'ATP.

Pour le dire autrement, face aux rayonnements haute fréquence, notre corps se met en état de stress, ce qui perturbe son fonctionnement "normal" et entraîne des mécanismes de compensation pour maintenir une certaine homéostasie.

Dans ces conditions, de nombreux chercheurs, associations et quelques personnalités politiques plaident pour un abaissement des seuils d'exposition à 3 V/m, comme c'est déjà le cas en Autriche, et pour que l'on tende vers l'application du 0,6 V/m. Ce seuil est recommandé par le Centre de recherche et d'information indépendant sur les rayonnements électromagnétiques (CRIIREM) et la résolution du conseil de l'Europe du 6 mai 2011.

Pensez-vous que nous sommes face à un scandale sanitaire, ou que les effets des CEM sur la santé restent somme toute relatifs par rapport à d'autres types de pollution (air, eau, pesticides...) ?

Je crains que l'on soit à la veille d'un scandale sanitaire de grande ampleur. Prenons par exemple les résultats de l'étude Hardell, réalisée en Suède en 2013. Selon cette étude, 30 minutes par jour de téléphone portable collé à l'oreille pendant 10 ans augmentent fortement le risque de développer une tumeur maligne du cerveau.

Le risque serait d'autant plus important si l'on a commencé avant l'âge de 20 ans. Or il n'y a qu'à voir le nombre d'enfants dans les collèges qui ont un portable et leur temps d'utilisation pour imaginer ce qui pourrait se passer dans 15 ou 20 ans.

Peut-être le corps humain est-il capable d'adaptation face au smog électromagnétique ?

Effectivement, certains disent que l'être humain saura s'adapter aux changements de son environnement et de son mode de vie. Mais les changements actuels se produisent sur un temps tellement court comparé au temps que met une espèce à évoluer, c'est-à-dire sur plusieurs générations...

Ce qui est sûr, c'est que les industriels des télécommunications ne peuvent garantir l'innocuité de ces technologies, et qu'aucune assurance ne les couvre. Au vu des résultats des études indépendantes menées depuis plus de vingt ans, on pourrait raisonnablement recourir au principe de précaution et bannir ces technologies jusqu'à ce que preuve soit faite de leur innocuité.

C'est la preuve de leur nocivité qui fait débat...

Étant donnée la multiplicité des pollutions auxquelles nous sommes exposé-e-s, on pourra toujours dire que les causes des maladies sont "multifactorielles". On pourra difficilement affirmer que les CEM ou les pesticides sont responsables de nos maladies.

Heureusement, il y a quelques contre-exemples. Certains agriculteurs ont pu prouver le lien entre leur maladie et des pesticides qu'ils épandaient sur leurs cultures. Des personnes électrohypersensibles ont pu prouver le déclenchement de leurs troubles suite à l'arrivée du wifi sur leur lieu de travail. Il y a quelques cas de reconnaissance par la justice à l'étranger.

Quels sont les symptômes de l'électrohypersensibilité ?

L'électrohypersensibilité est connue depuis longtemps. Au départ, ce sont surtout des informaticiens qui ont développés des troubles en lien avec les ondes. L'apparition de ces troubles s'est ensuite propagée à toutes les catégories de la population, à mesure que le niveau d'exposition augmentait un peu partout.

Face aux rayonnements électromagnétiques, le corps voit le fonctionnement de certains organes ou de certains mécanismes perturbés. Mais des mécanismes de compensation se mettent en place et l'on ne se rend généralement compte de rien.

À un certain degré d'exposition ou à l'arrivée d'une nouvelle source d'exposition, l'individu peut atteindre son niveau de saturation : l'organisme ne gère plus et c'est le début de l'intolérance. Les troubles peuvent être de nature variée : céphalées, vertiges, troubles du sommeil, processus inflammatoire dérégulé, divers troubles neurologiques, problèmes d'élocution, de concentration ou de mémoire.

Au début, l'électrohypersensibilité peut être une gène légère qui s'atténue avec du repos, ou une sensibilité à seulement certaines catégories d'ondes. Si à ce stade on ne se met pas à l'abri, cela peut s'aggraver en des troubles plus marqués et plus nombreux, ainsi qu'à une sensibilité à de plus nombreuses catégories d'ondes.

Certaines personnes électrohypersensibles ne supportent plus aucune sorte de CEM. Elles sont intolérantes aux antennes et téléphones mobiles, au Wifi, mais aussi aux réseaux électriques des maisons, et même aux clôtures électriques. Leur vie devient très compliquée.

L'électrohypersensibilité touche-t-elle de nombreuses personnes en France ?

Cette maladie émergente semble toucher de plus en plus de personnes. Mais le manque de reconnaissance par la société est tel que peu d'électrohypersensibles voient leurs problèmes reconnus. Les personnes malades sont généralement contraintes de quitter leur travail, leur lieu de vie, et de chercher un endroit plus abrité.

Précisons que leurs troubles ne sont pas d'ordre psychiatrique. Le plus souvent, lorsqu'elles sont adressées à un psychiatre, celui-ci les renvoie vers un neurologue, car les troubles s'atténuent et même disparaissent lorsqu'elles se mettent à l'abri des CEM et peuvent ainsi récupérer.

L'un des grands débats depuis plusieurs années, dans l'agglomération grenobloise comme ailleurs, c'est le nouveau compteur électrique Linky. Les polémiques font notamment rage sur ses effets sanitaires. Quelle est votre position sur ce sujet ?

Claude Bossard et Alain Richard, les auteurs des parties techniques du livre, l'expliquent très bien : les compteurs Linky vont augmenter le niveau général d'exposition aux CEM. Ils vont notamment rendre la vie impossible aux personnes électrosensibles.

Je trouve très intéressant le fait que les populations s'intéressent aux compteurs communiquants avant leur déploiement. De nombreuses personnes questionnent non seulement les effets sanitaires, mais aussi le sens et l'intérêt du Linky, le fait qu'un frigo puisse communiquer avec un téléphone, la possibilité que les informations révélées par les objets communiquants soient utilisées à des fins douteuses.

Mais les compteurs communiquants ne représentent hélas qu'une partie de la pollution électromagnétique. Il est tout aussi important de revoir le déploiement des autres technologies sans fil. Les téléphones portables et les connections en Wifi génèrent eux aussi d'importants problèmes de pollution et de surveillance.

La lutte anti-linky pourrait être un "levier" pour soulever la question de tous ces appareils qui ne peuvent fonctionner sans un système entier : pour que je puisse consulter mes mails ou téléphoner n'importe où, il faut un important réseau d'antennes relais, et avant cela des industries très polluantes et socialement nuisibles, qui s'appuient sur l'exploitation de ressources rares dans des pays en guerre, etc.

Après tout ce travail de synthèse sur la pollution électromagnétique, quelles conclusions tirez-vous dans vos choix de vie ?

Je constate qu'il est actuellement difficile et même impossible de s'extraire de l'électrosmog. On peut espérer faire changer les pratiques, et qu'à l'avenir les populations soient moins exposées. Mais désormais, il n'existe plus en France de véritable "zone blanche". En ville, on traverse toute la journée des réseaux de communications, des antennes, des relais wifi, des téléphones allumés en continu, sans compter les téléphones fixes sans fil, qui sont eux aussi particulièrement nocifs, même posés sur leur socle.

En revanche, il est encore possible de peu contribuer à l'électrosmog, en utilisant ces objets au minimum, ou pas du tout. On peut aussi créer des "mini zones blanches" chez soi.

Quelles pratiques "d'autodéfense électromagnétique" recommandez-vous ?

Nous recommandons de privilégier le téléphone et l'internet filaires. En cas de téléphonie mobile, nous recommandons de sortir des bâtiments, car les rayonnements des appareils comme des antennes sont plus forts lorsqu'ils doivent traverser des murs. Nous recommandons également de n'allumer ses appareils que lorsque l'on s'en sert et de les éteindre ensuite.

De même, il faut protéger les femmes enceintes et les enfants. Les CEM affectent l'ADN et l'expression des protéines. Elles peuvent entraîner des altérations épigénétiques. La croissance se fait par division cellulaire : il est de la plus haute importance que l'ADN des cellules soit intact au moment de la division. Autrement on obtient des générations de cellules déficientes, ce qui peut entraîner des troubles voire des maladies. En ne faisant pas attention, on risque de compromettre la santé des générations suivantes. Cela ne concerne bien sûr pas que les pollutions électromagnétiques.

C'est l'une des raisons pour lesquelles le CRIIREM recommande de ne pas utiliser de téléphone portable avant 15 ans, et de ne l'utiliser que pour des appels de courte durée, de privilégier les sms. Dans tous les cas où c'est possible, il faut privilégier l'usage d'un téléphone fixe filaire, et pour internet d'un ordinateur connecté avec un câble ethernet.

Dans votre livre, vous présentez de nombreuses autres techniques pour limiter la pollution électromagnétique dans les maisons. Pourriez-vous en décrire quelques-unes ?

Oui, protéger son domicile des CEM est réellement utile. Le corps humain, et en particulier le système nerveux, sont particulièrement vulnérables aux CEM pendant le sommeil. C'est pendant le sommeil que les processus de réparation du corps s'accomplissent. Les CEM perturbent ces processus. Au minimum, chaque nuit, il est important d'éteindre le wifi et les appareils sans fil, les téléphones notamment. De même, il faut protéger les lieux et les temps de sieste pour les enfants.

Mais est-ce réellement utile pour la santé si dans le même temps, au travail, dans les rues, dans les lieux publics, la pollution électromagnétique est omniprésente ?

Il serait bien sûr souhaitable de préserver tous les endroits où l'on passe du temps : lieux de travail, d'étude, de loisirs, de repos et de soin. Il faut préserver également toutes les populations les plus vulnérables, enfants, adultes souhaitant procréer un jour, les personnes âgées, les personnes malades ou convalescentes, et bien sûr tous les endroits où ces personnes passent du temps, ce qui signifie en gros un peut tout le monde, un peu partout.

Pour info, des études ont montré que même les animaux et les plantes réagissent aux CEM. Trop exposés, ils peuvent développer des pathologies. Il faut savoir que la plupart des recherches se font sur des animaux, donc il y a beaucoup de données disponibles dans ce domaine.

Des luttes collectives pour faire évoluer la législation sont-elles en cours ? Et si oui quelles associations et mouvements nous conseillez-vous de soutenir ?

De nombreux collectifs et associations locaux luttent contre l'implantation d'antennes relais et pour la création de zones blanches. Il faut les soutenir !

Il faut notamment soutenir les associations Robin des Toits et Priartem, qui ont beaucoup appuyé et fédéré des collectifs contre des projets d'antennes relais. Mais il faut savoir que depuis 2011, les maires ont perdu le pouvoir de refuser l'inplantation d'une antenne sur une commune. Ce changement de loi a grandement accéléré le déploiement des équipements. Et depuis 2016, le gouvernement a souhaité éradiquer toutes les zones blanches afin que sur l'ensemble du territoire on puisse consulter internet sur son smartphone. Dans les zones rurales, beaucoup d'habitant-e-s réclament leur antenne, au motif que la fréquentation touristique et la venue de nouveaux habitant-e-s en dépend...

De nombreuses autres associations continuent cependant de militer très activement pour l'information et la protection des populations. J'aimerais les citer :

L'association de recherche thérapeutique anitcancéreuse (ARTAC), la seule association indépendante française de lutte contre le cancer qui promeut une prévention environnementale.

Le Centre de recherche et d'information indépendant sur les rayonnements électromagnétiques (CRIIREM), qui réalise des expertises, des mesures, dispense des formations...

L'association POEM 26, basée dans la Drôme, qui fait de la formation et de la prévention auprès des élu-e-s, des professionnel-le-s de santé, de l'accompagnement et du soutien auprès de personnes électrohypersensibles.

L'association Une terre pour les EHS, qui propose du soutien, de l'entraide et de l'accompagnement aux personnes electrohypersensibles 

L'association Zones Blanches, dont l'objectif est de créer et de gérer des sites sans CEM artificiels pour les personnes électrohypersensibles.

Le Women in Europe for a Common Future (WECF), un réseau de 150 organisation féminines et environnementales, qui fait (entre autres) de la prévention sur la pollution électromagnétique.

Le collectif Grenoble-anti-Linky, qui lutte activement contre les compteurs communiquants.

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Pour (beaucoup) plus de détails techniques, biologiques et juridiques :

La pollution électromagnétique
Claude Bossard, Marie Milesi, Alain Richard, Isabelle Nonn Traya et Michèle Rivasi
Éditions Terre Vivante
Novembre 2018

Il est possible de commander ce livre directement auprès des éditions Terre Vivante.