Insolite : Des fusils et des hommes

23/03/2019

Si, à Grenoble comme à Christchurch, un homme proche des réseaux d'extrême droite décidait d'attaquer une mosquée, comment se fournirait-il en armes ?

En 2017, ici Grenoble publiait Des flingues et des hommes, une interview insolite sur une catégorie discrète de Grenoblois autorisés à acheter des armes à feu alors qu'ils ne sont ni gendarmes, ni militaires, ni chasseurs, ni convoyeurs de fonds.

Aujourd'hui, nous publions une nouvelle interview "peu banale" sur les armes à feu en Isère : le témoignage de Jean, un chasseur isérois pas comme les autres...

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ici Grenoble : Vous habitez dans les environs de Grenoble, nous sommes venus vous rencontrer parce que vous avez récemment passé le permis chasse alors que vous ne souhaitez pas chasser. Votre démarche nous intrigue. Pouvez-vous nous expliquer ?

Jean : En effet, je suis plutôt pacifiste et très critique sur l'utilité et l'organisation de la chasse en France. Mais j'ai passé le permis chasse pour au moins trois raisons.

D'abord, j'ai des terrains agricoles sur lesquels des chasseurs circulent et chassent régulièrement, sans mon accord, ce qui est malheureusement légal. Je voulais trouver une solution pour être davantage en contact avec les associations et fédérations de chasseurs, pour apprendre à mieux communiquer avec eux.

Ensuite, je suis curieux. J'aime rejoindre des milieux que je ne connais pas et avec lesquels je suis en désaccord. Ça stimule mes réflexions. Ça m'oblige à considérer le monde au-delà de ma tour d'Ivoire, ou plutôt de ma tour de rien n'y voir.

Enfin, pour moi, passer ce permis chasse, c'est un peu comme passer le permis de voiture quand on est très critique vis-à-vis du "tout routier". Ça peut dépanner, un jour, de savoir utiliser une voiture...

Quelles sont les conditions pour pouvoir se présenter au permis chasse ? Faut-il par exemple un certificat de santé ?

Oui, il faut fournir un certificat médical classique. Il suffit d'une visite rapide chez le médecin.

Il ne faut pas prouver l'absence de troubles psychiatriques, ou l'absence de casier judiciaire ?

Il existe un Fichier national des personnes interdites d'acquisition et de détention d'armes, le FINADIA. Ce fichier recense principalement les personnes inscrites au casier judiciaire numéro 2 et les personnes hospitalisées pour trouble psychiatrique grave. L'inscription sur ce fichier semble relever de décisions préfectorales ou judiciaires. Il semble possible, avec le temps, de ne plus figurer sur le FINADIA.

Comment se déroule la formation pour le permis chasse ?

La formation commence par une demi-journée de présentation générale de l'examen et une très rapide explication du maniement d'un fusil. Puis il y a une journée de pratique où l'on se focalise sur un parcours de chasse que l'on doit réaliser pour l'examen.

En quoi consiste ce parcours de chasse ?

C'est un parcours de 20 à 30 minutes censé reproduire des conditions de chasse. Il faut suivre une série de protocoles : se mettre en position de tir pour détruire des disques d'argiles, tirer quand on a le droit de le faire, passer des obstacles l'arme à la main, charger et décharger son arme plusieurs fois, vérifier son canon. Il y a aussi une petite simulation de battue au sanglier. Pendant ce parcours, on peut se retrouver à manier trois types d'armes de chasse, chacune ayant un fonctionnement différent.

Ce parcours est-il difficile ?

Quand on n'a jamais manipulé de fusils de chasse et qu'il faut le faire en respectant des protocoles de sécurité très stricts, ce n'est pas évident. Une seule journée de préparation me semble trop courte pour être sûr de réussir l'examen. C'est indispensable de répéter le parcours chez soi. Mais bon, sans les armes et les munitions, l'entraînement n'est pas forcément efficace pour éviter des erreurs le jour dit.

Pour obtenir le permis chasse, il suffit de réussir le parcours ?

Non, il y a aussi une partie théorique. Il s'agit de 10 questions QCM notées sur 10 points, prises au hasard parmi 400 questions. Le parcours de chasse est noté sur 21 points. Il faut réaliser le parcours fusil à la main, suivi de près par un inspecteur. Chaque erreur supprime des points. Pour avoir le permis, il faut obtenir au moins 25 points sur 31. Sinon, il faut le repasser.

L'examen est-il facile ?

Le parcours et les 400 questions du QCM sont visibles sur internet. En se préparant de 10 à 30 heures en dehors de la formation, l'examen m'a paru très accessible. Par rapport aux droits qu'il permet d'obtenir, disons même que le permis chasse est très facile.

Qu'est-ce qui vous a le plus marqué lors des jours de formation ?

La première chose marquante, c'est l'extrême brièveté de la formation. Il s'agit pourtant de donner le droit à des personnes de circuler sur presque tout le territoire avec des armes. Les fusils les plus puissants sont capables de tirer des balles jusqu'à 4 kilomètres de distance, et d'arracher la tête d'un animal !

Ce qui m'a aussi marqué, c'est notre formateur. Il avait des réflexions infantilisantes et paternalistes, tout en cherchant à faire le marrant. On avait l'impression d'une sorte d'adjudant moqueur, en train de remuer des jeunes recrues forcément un peu empotées. Mais bon, le peu de temps dont il dispose ne l'aide pas à nous transmettre la masse colossale d'informations techniques que nécessite la connaissance des armes de la chasse et de la faune.

Combien de temps le permis chasse est-il valable ?

Le permis obtenu est valable à vie. Il n'y a plus aucune évaluation par la suite. Notre formateur semblait d'ailleurs dire qu'il craint davantage les comportements des vieux chasseurs bourrés de mauvaises habitudes que ceux des jeunes de 16 ans qui passent le "nouveau" permis, a priori plus exigeant qu'auparavant.

Cette courte formation au maniement des armes et à la sécurité vous semblait sérieuse ?

Notre formateur a insisté sur la sécurité, et les examinateurs étaient très attentifs au respect des protocoles. Mais est-ce suffisant ? Par exemple, la formation dit qu'on ne doit jamais pointer le fusil dans une direction où il pourrait y avoir un risque d'accident, même avec un fusil déchargé. On ne doit pas diriger le fusil à moins d'un mètre de ses pieds, ni vers une maison lointaine, ni vers les haies et autres fourrés trop proches de soi. On ne doit pas se poster sur une voie de communication. Les tirs doivent obligatoirement être soit "fichants", c'est-à-dire dirigés vers le sol, soit "en l'air", vers le ciel.

Au final, en y réfléchissant bien, si les chasseurs doivent vraiment respecter les règles officielles de sécurité, lorsque le gibier surgit je suis sûr qu'au moins 90% des tirs ne devraient pas avoir lieu. Et même en respectant les règles officielles de sécurité, les risques d'accidents sont toujours là !

Pourquoi ?

Et bien, par exemple les projectiles tirés peuvent ricocher sur le sol, sur des arbres ou des rochers. En mettant bout à bout les informations que j'ai entendu, j'en déduis qu'aucun tir de chasse n'est dénué de danger. C'est sans doute ce qui explique les nombreux accidents chaque année : impacts de plomb et de balles dans les voitures, les maisons, le matériel agricole, les nombreux blessés, les nombreux morts.

Quel était le "profil" des autres personnes passant le permis ?

C'est difficile à dire précisément. Mais il y avait en tout cas des bergers et des bergères qui ont besoin du permis de chasse pour pouvoir se faire plus facilement embaucher, notamment pour effectuer des tirs de défense contre le loup lorsque c'est autorisé. Il y avait aussi des agriculteurs et des agricultrices désireux de protéger leurs cultures des sangliers. Ou encore des personnes de moins de 40 ans, qui veulent chasser pour leur loisir.

Je pense qu'il y avait aussi de nombreuses personnes voulant tout simplement le droit d'acquérir des armes à feu. On a l'impression que la France n'autorise pas la détention d'armes à feu comme aux États-Unis. Et bien si. Le permis de chasse me semble un permis de port d'armes camouflé derrière une pratique de loisir qui paraît bien banale. Il permet de circuler une arme à la main sur la quasi-totalité du territoire, sur les propriétés privées sans autorisation du propriétaire, et même de passer légalement la plupart des clôtures.

Comment cela ?

Et bien, par exemple, si les lapins peuvent franchir une clôture, le chasseur est légalement autorisé à le faire pour les chasser.

Dans les médias, les chasseurs se présentent souvent comme "les premiers écolos de France". Est-ce qu'il y avait un contenu "écologique" dans la formation ?

Au siège de la Fédération de chasse, j'ai vu beaucoup d'affiches et de panneaux de propagande très explicites : "Chasseurs premiers écologistes de France", "Chasseurs défenseurs de la biodiversité", des images de fleurs, d'abeilles et autres petits lapins bucoliques... Mais je n'ai vu aucun contenu écologique dans la formation. On voit en gros les animaux qu'on peut tirer, et ceux qu'on ne peut pas tirer.

Dans le QCM de l'examen, il n'y a aucune question environnementale ?

Il y a bien une partie sur la connaissance de la faune. Mais il s'agit d'une série de petites informations isolées (migrateur ou pas, périodes de reproduction...) qui sont bien loin d'aborder la complexité des systèmes écologiques des différentes espèces vivantes, dans leur interaction avec l'environnement.

Il n'y a aucun allusion au déclin écologique et à la disparition de la biodiversité animale ?

Non, rien. Pire, j'ai pu voir sur des affiches murales qu'on a le droit de chasser des espèces officiellement en déclin. J'ai appris qu'on pouvait chasser les coqs de bruyère, les alouettes, les vanneaux huppés...

On peut chasser les coqs de bruyère ?!

Oui, en montagne, le mâle coq de bruyère est chassable, mais pas la femelle. Pourquoi donc ? Le raisonnement vaut le détour : comme les coqs de bruyère sont peu fréquents, les chasseurs se disent que si on laisse la vie aux femelles, cela ne nuit pas à la reproduction. Ils se disent qu'il y aura toujours bien assez de mâles pour s'accoupler avec des femelles. Cette vision simpliste est calquée sur les élevages de poules domestiques : on met souvent un coq pour 15 poules, pour éviter que les coqs se battent, et surtout pour avoir plus d'oeufs par rapport au nombre total d'animaux à nourrir.

Mais si l'évolution a fait qu'il y a autant de coqs que de poules dans la nature, c'est que d'un point de vue génétique cela doit bien avoir sa "petite" importance ! Notamment, au moins, pour palier la consanguinité. Je doute que des études scientifiques pointues aient été réalisées à ce sujet, et qu'elles aient pu valider que la réduction des populations mâles de coqs de bruyère ne pose aucun problème à cette espèce sur le long terme. Comme dans bien des domaines, on est ici dans l'intuitif qui arrange des intérêts.

Cette mauvaise foi des chasseurs me révolte. Selon l'Union Internationale de la Protection de la Nature, un tiers des oiseaux chassables de France serait en déclin. Pourquoi ne pas se contenter de les observer, sachant qu'on ne les voit presque jamais ? Le jour où on a la chance de les débusquer après des heures d'attente, il faudrait les tuer pour être heureux ?

Revenons aux armes à feu. Comment se passe le stockage des fusils chez soi ? Y-a-t-il des règles particulières à respecter ?

La réglementation est minimale. L'armoire blindée n'est pas obligatoire. Il suffit d’ôter une pièce de l'arme pour la rendre inutilisable, et de ranger cette pièce dans un endroit différent de l'arme. Les munitions doivent aussi être stockées séparées de l'arme, sous clef.

Y-a-t-il une inspection régulière de la gendarmerie ?

À ma connaissance non, dans la mesure bien sûr où le chasseur ne fait pas l'objet d'une enquête judiciaire.

Comment transporte-t-on les fusils ?

Avec un permis de chasse valide, on peut se promener dans la rue avec une arme de chasse rangée dans sa housse, si une pièce est démontée pour le rendre inutilisable dans l'immédiat.

Combien coûte un fusil ?

Les premiers prix pour les fusils ou les carabines de chasse de catégorie C sont de l'ordre de 300 ou 400 euros. Le prix des munitions est très variable, en fonction des calibres et du type de projectile utilisé. Il faut compter de 10 centimes à plusieurs euros la munition.



Quel est le coût du permis de chasse ?

Environ 150 euros. Ensuite, pour avoir le droit de chasser ou d'acheter une arme, il faut payer chaque année une licence appelée "validation du permis de chasse". La validation nationale pour chasser partout en France coûte moins de 100 euros la première année, 200 euros par la suite. Emmanuel Macron a permis de diviser ce prix en deux. C'était 400 euros avant.

Une fois le permis obtenu, quelles sont les obligations ? Faut-il par exemple participer à quelques chasses par an ?

Non, il n'y a pas d'obligation spéciale. Je connais des chasseurs de longue date, et même un armurier chasseur qui disent ne jamais participer à des chasses collectives, car ils trouvent que c'est beaucoup trop risqué. Ils ont peur de se prendre une balle perdue ! Certains chasseurs cessent de chasser, ne valident plus leur licence de chasse chaque année, et conservent donc leur permis et leurs armes à la maison en toute légalité.

Après cette immersion dans le monde de la chasse, quels sont vos ressentis politiques ?

D'abord, le milieu des chasseurs m'a semblé plus hétérogène que ce que je croyais. Je sens que la cohésion de ce "monde" est fortement renforcée par leur opposition collective aux militants antichasse, notamment les associations de protection de la nature comme la LPO ou l'ASPAS. Depuis que je suis officiellement chasseur, je reçois des mails de la fédération qui me confirment cette haine organisée.

Ensuite, le fait que les chasseurs se présentent officiellement comme des écolos, ça me fait beaucoup réfléchir. Depuis l'émergence des partis politiques écologistes dans les années 70, les chasseurs fustigent très durement ces "salauds d'écolos". Dans les campagnes, l'écologie était vue comme un symbole très péjoratif, un peu comme le terme "hippie". Aujourd'hui encore, je ne suis pas sûr que beaucoup de chasseurs votent pour des partis comme EELV... Mais alors, comment un tel revirement des discours officiel des chasseurs est-il possible ? C'est un peu comme si les gauchistes se mettaient à chanter la Marseillaise plutôt que l'Internationale...

Quelle serait votre explication ?

Avec les désastres environnementaux en cours, je crois que les cadres de la chasse ont compris qu'ils ne pouvaient plus faire l'impasse du discours écologique pour rester crédibles. C'est de la stratégie politique. Lorsqu'un symbole devient incontournable, il faut se l'approprier. Avec le mot écologie, les chasseurs se livrent à un véritable acte de piraterie symbolique.

À mes yeux, les chasseurs sont des personnes qui adorent pratiquer un loisir qui consiste à se promener dans la nature avec des armes puissantes, pour capturer, tuer ou "prélever", comme ils disent, des animaux qui vivent en liberté. C'est un plaisir qui peut être tellement agréable et en même temps aussi tellement inavouable que l'argument de la tradition culturelle ne suffit plus pour se faire accepter par la société. Il faut absolument mettre de "l'utilité sociale" et de "l'écologie" pour cacher ce plaisir coupable.

Les chasseurs se présentent aussi souvent comme des "gestionnaires" de la nature...

Ils sont pourtant bien maladroits ou hypocrites. Ils prétendent aider les agriculteurs contre les invasions de sangliers, mais ils passent beaucoup d’énergie à nourrir ces animaux avec du maïs, implanté spécialement pour eux ou apporté en grain et répandu dans des zones spécifiques.

Ils se disent les défenseurs des écosystèmes, mais lâchent chaque année 15 millions d'animaux d'élevages dans la nature, des animaux d'élevage qui déstabilisent génétiquement ou apportent des maladies d'élevage concentrationnaires aux espèces sauvage et autochtones. Avec leurs cartouches, ils répandent chaque année plus de 6 000 tonnes de plomb très toxique dans la nature.

Ils passent aussi beaucoup de temps à tuer les prédateurs naturels que sont les renards, les martres, les fouines, les pies et les corbeaux, toute l'année, même pendant la reproduction, afin de protéger leur précieux cheptel de gibier. Pourtant, ces prédateurs ont une action de sélection naturelle vitale et précieuse que les chasseurs ne pourront jamais égaler en qualité. Les prédateurs naturels s'attaquent plus facilement aux animaux malades et limitent ainsi les contagions. Le chasseur, même avec son fusil à lunette, est incapable de prélever selon un critère aussi précis et pourtant si décisif.

Les campagnes connaissent aujourd'hui un effondrement de leur biodiversité, de nombreuses espèces s'affaiblissent et disparaissent. Ne serait-il pas temps de déposer les armes ?

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