Le manuel du pipi subversif

Rencontre avec Renaud de Looze

Se libérer de la pétrochimie, des multinationales de la jardinerie et de la société industrielle rien qu'en faisant pipi ? Tout en améliorant les productions de son jardin ? C'est ce que propose Renaud de Looze, pépiniériste et agronome en Isère, auteur du livre “L'urine, de l'or liquide au jardin”.

Pour en savoir plus, Ici Grenoble a interrogé Renaud de Looze...

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Ici Grenoble : Comment vous est venue l'idée de travailler sur l'utilisation agricole de l'urine humaine ?

Renaud de Looze : Je fais des essais de recyclage depuis une vingtaine d'années, en particulier les différents composts. Apportés au jardin, ce sont des amendements organiques qui améliorent les qualités du sol. Mais comme chacun-e peut s’en rendre compte, les composts ne sont pas suffisants. J'ai cherché à compléter ces apports. C’est en étudiant plusieurs effluents organiques liquides que j’ai constaté qu’il y avait peu d’informations sur l’utilisation de l’urine au jardin et pour les espaces verts.

Pour évaluer les effets de l'urine au jardin, quelles sont vos méthodes scientifiques ?

J'ai d'abord utilisé l'Aurin, un engrais concentré et stabilisé naturellement, 100% à base d'urine récolté dans le bâtiment d'un Centre de recherche sur le traitement de l'eau, l'Eawag à Zurich. L'Aurin est commercialisé depuis deux ans en Suisse, par la marque Vuna. Cette société est dirigée par Bastian Etter, ingénieur-chercheur avec qui je communique régulièrement. Depuis le réseau s'est élargi, notamment à Grenoble, avec un chercheur du CNRS et l'IUT de chimie.

Quand on parle de l'urine au jardin, la première réaction de nombreuses personnes est une sorte de dégoût. L'urine est avant tout perçue comme un déchet plein de mauvaises toxines, une pollution malodorante destinée aux stations d'épuration, pas pour les légumes ou les fruits. Comment répondez-vous à ces réactions ?

L’urine excrétée par une personne en bonne santé n’est pas toxique. Elle est même consommée par certains à travers l'urinothérapie... C’est un engrais "bio comme un autre" : des organismes pathogènes peuvent s’y développer, en particulier sous les climats tropicaux. Le problème réside dans le contact avec des fèces non traitées de personnes infectées. Voilà pourquoi il faut séparer les urines des fèces. Précisons cependant que les germes infectieux disparaissent en présence de l’ammoniaque, et ensuite sous l’action des organismes du sol.

N'y-a-t-il pas quand même des risques de pollution chimique en utilisant l'urine au jardin ?

Les amendements organiques favorisent la dégradation de la plupart des molécules de synthèse, comme les résidus médicamenteux. C’est un sujet de recherche d'actualité pour l’utilisation de l’urine collective et du recyclage des eaux usées en agriculture. Comme je le détaille dans mon livre, des essais récents ont montré que les résidus médicamenteux contenus dans l’urine de personnes sous traitement se dégradent au cours de sa minéralisation, et sont éliminés à plus de 90 % par l’emploi de charbon actif.

Un processus comparable par lombrifiltration est d'ailleurs mis en œuvre à la ville de Combaillaux, près de Montpellier, pour traiter les eaux usées. Il y a aussi des  systèmes de phyto-épuration individuels des eaux usées qui fonctionnent sur ce principe. À l’échelle d’une famille, l’emploi de compost au jardin permet d’obtenir des résultats équivalents pour éliminer les résidus médicamenteux.

Rentrons à présent dans le vif du sujet : quels sont les bienfaits de l'urine au jardin ? Est-ce réellement un fertilisant très intéressant, notamment par rapport au fumier, aux purins d'orties ou aux engrais chimiques NPK ?

L'urine est complémentaire au fumier. Elle est comparable à une fertilisation aux purins d'orties, sauf que c'est beaucoup plus simple à obtenir... Et jeter l'urine aux égouts, c'est polluer les rivières, car les résidus médicamenteux ont une durée de vie longue dans l'eau.

Concrètement, 1 litre d’urine contient environ 6 g d’azote (N) sous forme d'urée, 1 g de phosphore (P2O5) soluble et assimilable, 2 g de potassium (K2O). Cela correspond à 100 g d’engrais organique du commerce. Pour le dire autrement, uUne miction équivaut à une poignée d’engrais. C’est un engrais de printemps, adapté à la plupart des végétaux, en particulier les fruitiers. Dans mon libre, je propose de compléter cet apport liquide par un même volume de compost.

Si l'urine est si intéressante, son utilisation si simple et si autonomisante, pourquoi est-ce une méthode si peu connue et utilisée ?

Autrefois, l'urine était "confisquée" pour créer du salpêtre... et produire de la poudre à canon. À Grenoble, on l'utilisait dans l'industrie de la tannerie. Le rejet de l'urine peut s'expliquer par une montée progressive de l'hygiénisme. Ce tabou culturel à l’origine de l'urophobie nous a conduit à éliminer l’urine via des traitements coûteux et absurdes, en polluant de l’eau propre. Ce qu'on appelle aussi "urine blindness", la "cécité à l’urine", s’inscrit dans la logique de la société de consommation, avide de ressources et négligente de la boucle de restitution écologique.

Aujourd'hui encore, plusieurs lobbies freinent l'utilisation agricole de l'urine, dont les industries du traitement de l'eau, alors que le tout à l'égout n'est vraiment pas une bonne idée d'un point de vue recyclage des ressources. Les fabricants d'engrais sont également réticents. Rappelons que les engrais à base de plume et de sang sont très chers, de l'ordre de 20 à 40 euros le kilo d'azote. Alors que l'urine est gratuite, et coûteuse à traiter.

Quelle surface peut-on fertiliser avec l'urine d'une personne ?

1 à 2 litres d'urine par m², sans aucun problème, soit la totalité de notre urine quotidienne sur 1 mètre carré. Cela fait un total de 370 m2 de surface utile par an. Il s’agit d’une moyenne, car tous les mètres carrés n’ont pas les mêmes besoins, ni une valeur agronomique ou diététique équivalente. 1 m2 de blé fournit 600 g de grains en 6 mois, 1 m2 de pommes de terre produit 5 kg de tubercules en 4 mois, et 1 m2 de potager procure 3 kg de salades en 2 mois !

Pour celles et ceux qui cultivent de manière intensive, et à condition de fractionner les apports, on peut aller jusqu'à 10 litres/m² d'après  Jan-Olof Drangert, enseignant chercheur au département Traitement de l’eau et environnement à l’université de Linköping en Suède.

Pourriez-vous nous expliquer les méthodes d'utilisation ? D'un point de vue pratique, commet ça marche ? Faut-il stocker l'urine, l'utiliser tout de suite, la diluer ? À quels moments l'appliquer et à quelles doses ?

Je propose le dosage "passe-partout" suivant, adapté à un potager polyvalent de plantes moyennement gourmandes (tomates, poivrons, aubergines, courgettes) : 3 litres de compost et  3 litres d’urine par mètre carré, à chaque culture,  suivant deux méthodes :

- Méthode 1, pour la fertilisation de fond d'une durée de deux mois : Urine non diluée, épandue avant les plantations.

- Méthode 2, pour la fertilisation d'entretien : Urine diluée 20 fois, appliquée en cours de culture, c'est-à-dire un litre d'urine dilué dans 20 litres d'eau.

Quelles sont les principales erreurs à ne pas commettre, quand on débute avec cette méthode ? Quels sont notamment les risques en cas de surdosage ?

Il y a peu de risques de surdosage avec ma méthode. Mais de manière générale il faut surtout bien penser à arroser ses cultures, et ce pour trois raisons :  un sol vivant, et qui fonctionne, est un sol humide ; les minéraux contenus dans le sol doivent être dilués pour que les plantes les absorbent ; une plante qui pousse bien, consomme de l'eau.

Que dit la loi sur l'utilisation de l'urine au jardin ?

La question du statut juridique de l’urine a été examinée dans le cadre du programme OCAPI dont Fabien Esculier, chercheur à l’École des Ponts ParisTech, est le responsable. Voici des extraits :

« Juridiquement l’urine doit aujourd’hui être considérée comme un déchet. Aux termes de l’article  L.  541-1-1 du code de l’environnement, un déchet est toute substance ou tout objet, ou plus généralement tout bien meuble, dont le détenteur se défait ou dont il a l’intention ou l’obligation de se défaire... La classification en produit serait un "plus" pour sa valorisation. Un produit peut être commercialisé et utilisé librement sans demande d’autorisation, contrairement au déchet... D’un point de vue purement technique, l’urine semble pouvoir répondre aux exigences liées à la qualification de produit notamment au regard des éléments présentés dans le rapport de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) .... Ce rapport indique que le stockage des urines est une opération de valorisation des urines suffisante pour permettre de les rendre utilisables sans danger pour la santé humaine. Le stockage pourrait donc constituer une opération de valorisation permettant à l’urine d’acquérir un statut de produit. […] Ainsi, les démarches pourraient être menées pour modifier le statut de l’urine pour faire passer la substance de déchet à produit et ainsi faciliter sa valorisation.  »

Un maraîcher professionnel a-t-il le droit d'utiliser l'urine sur ses cultures, en agriculture biologique ?

Dans l’état actuel des règlements, le seul cadre international est celui donné par l’OMS en 2012, qui prévoit l’utilisation d’urine pour des aliments non destinés à la consommation humaine.

C’est le cas en Suède et au Danemark, où l’urine est épandue sur des champs non destinés à la consommation humaine. En Suisse, l’engrais Aurin de l’Eawag est accepté pour les cultures non alimentaires, et il est en cours d’homologation pour la fertilisation de végétaux comestibles. En France, l’épandage d’urine humaine n’est pas explicitement encadrée par la réglementation. La pratique existe et pourrait entrer dans le cadre de l’épandage de matières issues de l’assainissement.

En juin 2016, une initiative novatrice a été prise pour collecter des urines à la source à l’École des Ponts ParisTech, à partir d’un urinoir sec masculin. Une cuve de 350 litres a été disposée dans le sous-sol d’un parking. Les urines récoltées sont analysées et traitées par stockage afin de permettre leur recyclage en engrais naturel pour l’agriculture. Leur valorisation agronomique fait l’objet d’un suivi scientifique en partenariat avec l’INRA.

J'insiste sur le fait que l’urine, aujourd’hui considérée comme un déchet, représente 50% du coût des traitements des eaux usées des pays développés… Le phosphore, lui aussi, contenu dans l’urine, joue un rôle dans l’eutrophisation des cours d’eau et des estuaires. C’est également un intrant agricole dont le gisement sous une forme assimilable par les plantes est limité sur Terre. Le gaspiller est donc une double erreur, car il est indispensable tant à la vie végétale qu’animale.

Depuis la publication de votre ouvrage, avez-vous fait de nouvelles découvertes ?

Le Centre écologique Terre vivante et plusieurs lecteurs ont appliqué avec succès les méthodes et doses préconisées dans mon livre. Pour celles et ceux qui cultivent avec du BRF, les dosages doivent être doublés, selon les expérimentations de Jean Paul Lang à Seyssinet. Concernant le sel NaCl contenu dans l'urine, il se révèle être bénéfique, aux doses normales, pour les végétaux et la faune du sol.

Enfin, certaines plantes sont particulièrement friandes de sel marin et d'apports azotés contenus dans l'urine : amarante, artichaut, asperge, betterave, blette, canne de Provence, cardon, carotte, céleri, chou, cresson, chalef, cyprès, épinard, fenouil, fusain, goji, jonc, laitue, laurier-rose, mâche, melon, millet, navet, oignon, olivier, orge, palmier, panais, panicaut, patate douce, persil, pin parasol, pissenlit, plantain, pourpier, quinoa, radis, roseau, rutabaga, sorgho, tamaris, tomate…

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