Piscines pour tou-te-s : Pool Party à la mairie de Grenoble

14/07/2021

Lundi 12 juillet, une quarantaine de militant-e-s de l'Alliance citoyenne de l'agglomération grenobloise et du collectif #Nous TouStes Isère ont organisé une Pool Party devant la Mairie de Grenoble.

Le but ? Demander un nouveau réglement pour les piscines municipales : un réglement prenant en compte la liberté de religion et la liberté pour les femmes de couvrir ou de découvrir leur corps.

Comment se baigner dans les piscines municipales de Grenoble lorsqu'on ne se sent pas à l'aise en maillot de bain "traditionnel" et que l'on souhaite porter un maillot de bain couvrant, par exemple des personnes trans, des femmes musulmanes, des femmes victimes de violences sexuelles ou des personnes atteintes de maladie de peau ?

L'enjeu de cette mobilisation est de permettre à des centaines de femmes de l'agglomération grenobloise d'accéder aux piscines municipales, seules ou avec leurs enfants.

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Voici le communiqué expliquant les raisons de cette lutte estivale :

"Le 4 juin dernier, nous adressions un courrier au Maire de Grenoble pour lui demander de lever les restrictions imposant un modèle de maillot de bain précis dans les piscines municipales de la Ville.

Sa réponse, Eric Piolle ne l’a pas adressée à nous, premières concernées qui l’interpellons. Il a délibérément choisi de s’adresser au Premier Ministre, Jean Castex, alors même que l’assemblée parlementaire débat en ce moment du texte de loi dit « séparatisme » qui restreint les libertés, accentue les oppressions systémiques envers les personnes musulmanes ou assimilées à la religion et qui participe activement de l’humiliation sociale et politique des femmes musulmanes ou assimilées comme tel.

Encore une fois, le maire nous ignore et refuse de prendre ses responsabilités quant à l’accessibilité des piscines pour les femmes musulmanes voilées.

Ayant constaté que la loi de 1905 n’interdisait pas aux usagèr.e.s de porter dans l’espace public des vêtements s’apparentant à leur religion, la mairie a décidé d’ invoquer l’hygiène comme motif d’interdiction alors même que les rapports de l’ANSES de 2012 et de 2019 confirment que la longueur du tissu n’a pas d’impact sur la qualité de l’eau.

En outre, en appelant aux études, aux statistiques, à la science, sur fond de propreté pour « valider » le maillot couvrant, la mairie s’inscrit dans une dynamique raciste et coloniale. Éric Piolle convoque un imaginaire selon lequel les descendantes de l’immigration nord africaine / musulmanes ou assimilées auraient une hygiène négligée, qui justifierait leur hiérarchisation, leur exploitation, leur exclusion.

Le blablatage hygiéniste de la mairie peine à masquer la réalité : défendre le droit des femmes musulmanes à se baigner en maillot couvrant serait une prise de position risquée lorsqu’on a des ambitions politiques et que les discours islamophobes gagnent en puissance.

Le fait que les revendications de femmes musulmanes soient les objets de manœuvres politiques, dans un système où l’électoralisme guide l’action des politicien·nes, fait partie de ce qui rend systémique les violences sexistes et islamophobes.

En tant que féministes, nous savons que nos corps et que nos vies sont toujours l’objet d’instrumentalisations politiques. Pouvoir disposer comme bon nous semble de nos propres corps dans l’espace public est fondamental. De quel droit force-t-on des femmes à venir se baigner à corps découvert dans les lieux publics ? Est-ce défendable d’imposer à une femme de se dévêtir pour aller à la piscine ? Nous pensons que non.

Tout récemment, les élues au sport et à l’égalité, Céline Mennetrier et Chloé Le Bret nous ont bien proposé un rendez-vous dans la semaine du 4 juillet prochain pour échanger sur ce sujet. C’est bien, nous pouvons dire que nous avançons. Mais nous avons déjà perdu patience depuis 2018 et il commence à faire très chaud.

Nous savons que si nous n’agissons pas collectivement pour affirmer notre droit à disposer de nous même, rien ne nous sera donné. Alors, nous nous organisons pour nous en saisir nous même, et refuser haut et fort de sacrifier nos droits, les droits des femmes musulmanes, à la majorité électorale. Nous ne voulons plus que nos corps soient le terrain de manœuvres électorales.

C’est pourquoi, nous comptons fermement aller nous baigner cet été, et nous appelons toutes les personnes qui le veulent, à se joindre à nous. Femmes musulmanes, portant le voile ou non, féministes alliées de nos luttes nous sommes uni.e.s et determiné.e.s face aux lois patriarcales et racistes qui tentent de nous diviser !

En bikini, en burkini, en monokini, cet été nous irons toutes à la piscine !

Signataires : Amel , Yasmina, Sabrina, Amandine, Khadija, Léa , Emilie, Aylin, Anissa, Taous, Yasmine, Estelle pour l’Alliance Citoyenne des femmes musulmanes & le collectif Nous Toustes38"

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Rappelons que le 17 mai 2019 à la piscine des Dauphins puis le 23 juin 2019 à la piscine Jean Bron, des femmes du collectif Rosa Parks musulmanes s'étaient baignées en maillot de bain couvrant.

Voici la tribune des femmes voilées et libres de l’Alliance citoyenne de l’agglomération grenobloise expliquant ces actions :

"« J’aimerais simplement pouvoir me baigner avec mes copines et passer des moments agréables avec elles à la piscine. J’ai parfois l’impression d’être exclue simplement parce que mon maillot de bain est différent. Pourtant je sais que les autres nageurs se fichent de ma tenue de bain, qu’elle ne leur pose aucun problème. Je l’ai vu lorsqu’on a mené nos actions l’année dernière. Au contraire, ils nous soutenaient. »
Lina , étudiante

« Pour moi le fait qu’on puisse pas se baigner je le vis comme une exclusion sociale, en plus c’est toujours les femmes qui paient cher cette exclusion, il y a des gens qui peuvent se baigner en combinaison de plongée, ils peuvent faire du sport mais nous avec nos maillots couvrants, qui sont spécialement dédié à ça, donc ils sont propres, aussi propre qu’une combinaison de plongée, on peut pas se baigner et c’est pour ça je le vis vraiment comme une exclusion sociale. »
Stella, étudiante en diététique

« Quand mes enfants me demandent si je peux les emmener à la piscine, mon ventre se noue. Je m’en veux, je sais que je ne devrais pas, mais c’est plus fort que moi. Je ne demande même pas à me baigner, simplement à m’asseoir sur le bord du bassin pour surveiller mes enfants et leur offrir un moment comme en connaissent tous leurs amis. Ca me rend triste de me sentir exclue, surtout dans un pays comme la France. »
Taous, mère de 5 enfants

L’été approche, l’angoisse monte. Encore un été où nous serons privées de piscine, de baignade, de souvenirs et de bons moments partagés. Une sortie en famille à la piscine, rien de plus banal, mais impossible pour nous, femmes musulmanes et portant le voile.

Le temps passe mais rien ne bouge, rien n’avance, toujours impossible pour nous de mettre les pieds dans une piscine municipale. Que répondre à nos enfants qui nous demandent pourquoi leurs amis peuvent aller à la piscine avec leurs mères et pas eux ?

Une discrimination si flagrante ne peut toujours pas et ne pourra jamais se justifier. L’Observatoire de la Laïcité en 2017, le Défenseur des Droits en 2018, ou encore le Ministère des Sports en 2019 vont dans le même sens : on ne peut interdire le maillot de bain couvrant dans les piscines publiques sans que cela ne soit une pratique discriminatoire. Ce que nous demandons alors, c’est l’égalité.

Conscientes et révoltées face à cette discrimination nous nous sommes mobilisées, d’abord entre premières concernées, puis avec toutes les femmes pour qui l’émancipation passe aussi par la liberté de se vêtir comme on le souhaite. Nous, femmes, mères, salariées, étudiantes, militantes, ... nous réclamons le changement.

À Grenoble, nous avons interpellé le Maire, Éric Piolle, ainsi que son équipe à plusieurs reprises. Pendant plus de 12 mois nous avons attendu un geste du Maire nous permettant de croire qu’il nous avait entendues et qu’il était prêt à travailler avec nous. Mais il ne nous a jamais rencontrées.

Alors nous nous sommes jetées à l’eau, sans haine, sans violence mais avec détermination lors de nos deux actions de désobéissance civile dans les piscines municipales de la Ville. La première le 17 mai 2019 à la piscine des Trois Dauphins. La seconde, il y a un an, le 24 juin 2019 à la piscine Jean Bron. Et nous nous sommes baignées. Pour certaines, c’était la première fois qu’elles allaient à la piscine.

Nos actions ont suscité de l’espoir chez beaucoup de femmes. Mais la réponse d’Éric Piolle n’a pas été à la hauteur des attentes. Au contraire, il s’est rangé du côté des intolérants, des conservateurs et du côté de ceux qui refusent de voir que les lignes sociales bougent.

Les militants et militantes antiracistes qui défilent depuis plusieurs semaines, réclamant justice et vérité pour Adama Traoré et dénonçant les violences policières, le démontrent avec panache : nous, les minorités, ne souhaitons plus être simplement visibles ; nous voulons être actives, entendues et respectées.

Un an après nos actions de désobéissance civile, nous sommes toujours aussi déterminées à porter notre combat aussi loin qu’il le faudra. Nous refusons de céder au chantage qui voudrait que nous ayons à choisir entre nos convictions personnelles et la jouissance des équipements publics, que nous contribuons à financer par nos impôts.

Nous demandons à Éric Piolle, qui a su réunir toutes les forces humanistes de la ville pour briguer un second mandat de Maire, de se mettre à nos côtés dans notre lutte pour l’émancipation et l’égalité en changeant le règlement intérieur des piscines municipales de Grenoble.

« Car ce que nous voulons, au fond, c’est nous baigner, comme tout le monde, tout simplement. »

Le syndicat des femmes voilées et libres de l’Alliance Citoyenne de l’agglomération Grenobloise.

Latifa Z. 50 ans, Léa S. 33 ans, Estelle O. 24 ans, Taous H. 41 ans, Stella L. 19 ans, Aylin K. 21 ans, Anissa L. 32 ans, Amélie B. 18 ans, Hasna G. 24 ans, Sumeyra K. 21 ans, Emilie F. 34 ans, Anne D. 30 ans, Yasmine E. 23 ans."

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Rappelons qu'en juillet 2019, le Planning Familial de l'Isère a pris position sur cette lutte. Voici leur communiqué :

"Nos corps dérangent ! Jetons nous a l'eau !
 
La laïcité…. à corps perdu ?
 
À celles et ceux qui invoquent la laïcité ici et nationalement, et qui par là instrumentalisent le débat, nous rappelons, comme l’ont fait avant nous le Défenseur des droits, l’Observatoire de la Laïcité et les fédérations iséroises des associations de La Ligue de l’Enseignement, La Libre Pensée, La Ligue des Droits de l’Homme que la question des tenues de bains n’en relève pas. La loi de 1905 n’instaure pas de police du vêtement.

La laïcité impose la neutralité au service public et à ses agent.e.s, pas à ses usager.e.s sur tout le territoire. C’est l’État qui se doit d’être laïque, pas la société. Et si L’Etat considérait que des lieux de baignade devenaient l’égal d’une école, ce serait donc à lui de légiférer préalablement sur le sujet.
 
À nos corps discriminés... L’égalité devant le service public
 
Ainsi que le relevait, en 2016 déjà, le Haut Commissaire aux Droits de l’Homme des Nations Unies les codes vestimentaires interdisant les burkinis sur les plages, « affectent de manière disproportionnée les femmes et les filles et sapent leur autonomie en niant leur aptitude à prendre des décisions indépendantes sur leur manière de se vêtir et constituent une discrimination claire à leur encontre ».
 
Ce qui est donc en jeu ici c’est bien une discrimination et une stigmatisation à l’encontre d’un groupe de personnes spécifique. La question du maillot de bain et la polémique médiatique montre bien la double oppression que subissent les femmes musulmanes du fait d’islamophobie et du contrôle patriarcal sur les corps. Sans relativiser la particularité de cette oppression, nous dénonçons l’injonction à la standardisation, des corps normés dans des maillots normaux, que nous subissons tous.tes, à différents degrés.

Si certain.es sont tout à fait à l'aise en tenue de piscine, d'autres sont mal à l'aise en short de bain moulant, ou maillots standards. Qu'on soit trans, intersexes, non-binaire, ou cisgenre, le règlement intérieur de la plupart des piscines françaises nous impose arbitrairement la forme du maillot en vigueur. Finalement ce serait dans l’intérêt de toutes et tous de pouvoir porter son maillot de bain, selon ses choix, ses envies, son genre, son degré de pudeur.
 
Nos corps, nos débats
 
Depuis quelques semaines, chacun.e y va de son commentaire, de son étendard, et ne permet pas d’entendre ce que disent nos corps. Le Planning Familial, mouvement d'Éducation Populaire, qui par ses actions veut permettre à chacun.e de suivre son chemin, va proposer, avec d’autres associations, et surtout les citoyen.n.es concerné.e.s, des espaces de dialogue sur l’ensemble du territoire, des espaces libres, sans injonction pour que si les règlements devaient évoluer cela soit possible sereinement. Nous le faisons au quotidien.

Nos corps, nos choix
 
Au Planning, nous militons pour le droit de chaque personne à disposer librement de son corps et nous nous inscrivons dans la lutte contre toutes formes de discriminations et d’inégalités sociales. Nous vivons dans un monde d’injonctions, majoritairement liées aux corps et particulièrement au corps des femmes. Nier qu’une femme est en capacité de décider pour elle-même, et lui interdire, à travers sa tenue certains espaces, certains sports et certaines pratiques ne sera jamais la clef de son émancipation.
 
Comme nous soutenons le combat de toutes les femmes qui luttent pour l’égalité d’accès au service public et ici aux piscines municipales, nous souhaitons qu’elles, leurs enfants et leurs familles puissent profiter des piscines, avec nous tous.tes. Cette question n’est pas une question territoriale mais bien nationale car si nous voulons l’égalité nous la voulons partout sans distinction.
 
Les règlements des piscines pourraient évoluer partout pour permettre à toutes les femmes et toutes les personnes qui le souhaitent de porter les tenues de bains dans lesquels iels se sentent à l’aise tant que celles-ci respectent les règlements d’hygiène et de sécurité. Or le maillot couvrant ne pose pas de problème d’hygiène ni de sécurité : aux piscines de Rennes, à Oslo (Norvège) il est autorisé depuis 2009 et en Suède on peut même en louer dans une piscine !

De plus, la tenue de plongée couvrante est portée fréquemment dans les bassins. L’administration flamande a même fourni des preuves scientifiques qu’il n’y avait pas de problèmes dans ces domaines. Ainsi, « il faut que la tenue de bain soit dans une matière, par exemple le lycra, compatible avec la pratique de la nage. Le maillot ne doit pas être non plus porté avant d’entrer dans la piscine » Couvrant ou pas, on ne voit pas tellement de femmes en maillot de bain dans la ville.
 
À nos corps défendants…
 
En parallèle des actions piscines grenobloises, en juin 2019 à Annecy, une femme décide de se mettre topless à la piscine municipale et se fait sortir...ici, on ne brandira ni l'étendard de la laïcité, ni l’argument de la sécurité ou de l’hygiène, mais celui de “l’indécence”... alors en bikini, en maillot couvrant ou seins nus... Ne serait-ce pas simplement nos corps qui finalement dérangent ?
 
Nos corps, nos choix, tel est le principe fondateur de notre mouvement et une fois encore nous le réaffirmons, non à l’oppression, non à l’instrumentalisation et vive la liberté en maillot de bain couvrant, maillot de bain une pièce, bikini, short, jupette, topless, peu importe !
 
Féministement, sororellement,

Le PF38"

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Rappelons également que la mairie de Grenoble refuse pour l'instant de modifier le réglement des piscines. Le 23 juin 2019, la police municipale escortée par des CRS a verbalisé les femmes du collectif Rosa Parks musulmanes dès leur sortie de la piscine Jean Bron. La mairie a désormais renforcé les contrôles à l'entrée des piscines, pour faire respecter le réglement.

Pour prendre un peu de recul (en particulier face aux torrents d'insanités et de mensonges déversés sur les réseaux sociaux), réfléchir aux revendications du collectif Rosa Parks musulmanes, et de manière plus générale aux enjeux autour de la laïcité, du voile et du burkini, ici Grenoble vous propose une sélection de textes et de vidéos :

- Le témoignage d'une des femmes du collectif Rosa Parks musulmanes

- L'argumentaire détaillé de l'Alliance citoyenne de l'agglomération grenobloise : Mise au point et réponse à Éric Piolle

- Le communiqué du centre de santé d'Échirolles Le Village 2 Santé, d'Osez le féminisme Isère et de plusieurs organisations politiques :

- Un texte de Saïd Bouamama : Leçons et conséquences d’un été révélateur : la construction progressive des conditions d’un pogrome

- Un article du Bondyblog : Decathlon et le hijab : la France est-elle devenue folle ?

- Une réflexion critique du sociologue Raphaël Liogier sur la laïcité : Laïcité dénaturée et discriminatoire