Des flingues et des hommes

18/06/2017

Ici Grenoble vous propose une interview un peu spéciale, sur un thème rarement abordé et méconnu : nous allons parler de pistolets, de revolvers et de fusils en Isère. Ce sujet, repoussant à première vue, soulève pourtant de sacrées questions politiques...

Si l'on vous demande qui, légalement, a le droit de manier des armes à feu à Grenoble et dans ses environs, que répondez-vous ? Probablement, comme nous avant cette interview : les gendarmes et certains policiers, les militaires (la caserne de Varces abrite l'un des plus grands arsenals de France), les chasseurs (ils sont environ 18 000 en Isère) ou encore les convoyeurs de fonds. Est-ce tout ? Non. Il existe une catégorie discrète d'Isérois autorisés à acheter et utiliser des pistolets et des fusils. Ici Grenoble a rencontré l'un d'entre eux, Michel.

* * *

Ici Grenoble : Michel, nous sommes chez toi, dans un joli pavillon près de Grenoble. Dans ta maison tu possèdes un fusil, deux revolvers, un pistolet et les munitions qui vont avec. Pourtant, tu n'es ni gendarme, ni militaire à Varces, ni convoyeur de fonds, ni braqueur de banques. Pourquoi as-tu ces armes chez toi ?

Michel : Je suis tout simplement membre d'un club de tir sportif.

Qu'est-ce qu'un club de tir sportif, et dans quel club es-tu ?

Je ne vous dirai pas mon club d'appartenance. Un club de tir sportif, c'est une association dont les membres s'entraînent à tirer avec des pistolets ou des fusils sur des cibles. Les cibles sont le plus souvent à dix ou vingt mètres de distance. C'est un peu comme du tir à l'arc, mais avec des armes à feu ou à air comprimé.

Y-a-t-il des clubs de tir à Grenoble ?

Bien sûr. Il y a deux clubs de tir. Ils sont situés à la pointe nord de la Presqu'île scientifique, derrière le Synchrotron, à la confluence du Drac et de l'Isère. C'est un endroit discret, au bout d'un chemin qui paraît un peu abandonné.

Vous avez une idée du nombre d'adhérents ?

Je pense que les clubs grenoblois rassemblent à eux deux plus de 600 adhérents. Au total en Isère, on doit être plusieurs milliers de tireurs sportifs. Mais je n'ai pas les chiffres précis.

Il suffit d'adhérer à un club de tir sportif, et on peut acheter des armes à feu ? En toute légalité, comme aux États-Unis ?

Non, ce n'est pas automatique. Il y a tout un parcours avant de pouvoir acheter des armes à feu. Mais avant d'expliquer tout cela en détails, je voudrais préciser qu'une grande partie de l'activité des clubs, c'est le tir de plombs avec des pistolets ou des fusils à air comprimé, sur des cibles à dix mètres. Un peu comme à la fête forraine. C'est une véritable discipline sportive en soi, avec ses compétitions régionales et nationales. Comme le tir à l'arc.

Et pour les armes à feu ?

Avant d'avoir le droit d'utiliser des armes à feu, on doit d'abord s'entraîner longuement avec des pistolets ou des fusils à plomb. On doit faire preuve d'assiduité au club, venir au moins une fois par semaine pendant plusieurs mois. Le plus important, c'est de prouver qu'on est capable de manipuler une arme en toute sécurité. La sécurité, c'est le maître mot des clubs. Il y a tout un ensemble de règles à respecter, de manière stricte. Pointer une arme déchargée sur quelqu'un, même pour rigoler, ou poser une arme sur une table avec le canon dirigé vers quelqu'un, c'est l'expulsion automatique du club. Au bout de ce délai de "probation", on passe un petit examen.

L'examen est difficile ?

C'est un QCM avec une trentaine de questions. Il s'agit surtout de questions liées à la sécurité et à la législation sur les armes à feu : comment être certain qu'une arme est inoffensive, comment transporte-t-on une arme, comment stocke-t-on une arme, etc. Il ne faut faire aucune faute dans le QCM. Il est éventuellement possible de repasser cet examen si on échoue, mais c'est très mal vu au sein du club. On ne rigole pas avec la sécurité.

Une fois cet examen passé, on peut acheter des armes ?

On doit d'abord suivre quelques cours complémentaires sur le fonctionnement et la sécurité des armes à feu. Ensuite, il faut déposer une demande auprès de la Préfecture. Il faut ensuite prouver son assiduité régulière au club, et se soumettre à des contrôles de la Préfecture et de la gendarmerie.

Quels sont les critères ?

C'est la Préfecture qui décide, avec l'accord de la gendarmerie. Autant dire que si vous avez un casier judiciaire, si vous êtes fiché par les services secrets, si la Préfecture vous soupçonne d'activités illégales ou subversives, vous avez peu de chance d'avoir le droit de posséder une arme... Il y a notamment une enquête de la gendarmerie qui vient à votre domicile pour vous rencontrer, vérifier que vous respectez la législation en matière de stockage des armes, avec un coffre-fort conforme. Tout cela est très encadré.

Au final, qui fait partie de ces clubs de tir ?

On n'est quasiment que des hommes, blancs, généralement bien installés dans la vie : des artisans, des fonctionnaires, des chefs d'entreprise, des retraités, des anciens militaires... Il y a quelques femmes, mais c'est rare. Elles font surtout du tir au plomb. Il y a aussi beaucoup de chasseurs. Ils viennent perfectionner leur entraînement au tir hors des périodes de chasse. Mais bon, je vous parle de mon club. Je n'ai pas une vue d'ensemble de tous les tireurs sportifs en Isère.

Politiquement, de quel bord sont les tireurs ?

On parle rarement de politique entre nous, mais je dirais que l'ambiance est plutôt à droite, voire extrême droite. Il me semble que les tireurs sportifs aiment généralement bien l'ordre, la sécurité et l'autorité. Mais c'est juste mon impression. Là encore, je n'ai pas une vue d'ensemble.

Quelles sont généralement les discussions, entre vous, au sein du club ?

Un peu comme partout. On parle du boulot, des séries à la télé, des enfants, des voitures, de nos vacances... C'est plutôt viril comme ambiance. On parle aussi beaucoup des armes à feu. On compare les armes. On parle des nouveautés. On échange nos bons plans pour obtenir des munitions moins chères, ou comment les fabriquer soi-même. C'est un peu comme une "famille", avec des liens de camaraderie plutôt solides.

Une fois que vous avez l'autorisation d'acheter des armes à feu, où les achetez-vous ?

Tout simplement dans des armureries. Il y en a plusieurs très réputées à Grenoble. Il y a aussi tout un réseau d'achats et de ventes d'armes d'occasion par le réseau des tireurs. Vous n'imaginez pas le nombre d'armes différentes qui sont disponibles en France...

Combien coûte une arme ?

À partir de 2000 €, on peut avoir un bon pistolet ou un bon fusil. Mais ça peut être beaucoup plus. On peut aussi trouver des armes d'occasion peu chères, mais en général ce ne sont pas des armes très précises. Et puis il faut aussi penser à l'entretien. Une arme, c'est un outil comme un autre, faits de mécanismes très fins. Il faut donc faire régulièrement des réglages, changer parfois des pièces. Une arme mal entretenue, c'est l'accident assuré au moment du tir. Et personne ne veut qu'une arme lui explose dans les doigts...

Et pour les munitions ?

C'est ce qui coûte le plus cher en fait. Une balle coûte plusieurs dizaines de centimes, parfois davantage pour certaines armes particulières. Tirer 30 balles lors d'une séance, ce qui n'est pas beaucoup, ça coûte donc 10 à 20 euros. On arrive vite à plusieurs centaines d'euros par mois.

C'est donc un sport qui coûte cher.

Oui. On peut vite arriver à plusieurs milliers d'euros par an.

Est-ce facile d'utiliser des armes à feu ?

Non. Avoir un pistolet est une chose, mais savoir bien s'en servir est une toute autre histoire. Contrairement aux clichés véhiculés par les films d'action américains, une arme à feu est difficile à manier avec précision. Quand on tire, il y a du recul, l'arme et le bras bougent beaucoup, ça fait un boucan d'enfer. Toucher sa cible à dix mètres, ce n'est pas donné à tout le monde. Toucher sa cible à cinquante mètres, c'est une vraie question d'entraînement. Par ailleurs, manipuler une arme demande beaucoup de maîtrise et de sécurité. Il y a plein de causes d'accident possibles. Une arme mal réglée ou mal entretenue peut exploser dans les mains du tireur. Des accidents peuvent aussi survenir à cause de munitions défaillantes qui se déclenchent seulement une à deux secondes après avoir appuyé sur la gâchette. Des micro-particules de métal peuvent atteindre les yeux lors du tir. Savoir bien tirer en toute sécurité, c'est un art.

À quelle distance peut tirer un pistolet ou un fusil ?

Un bon tireur touche sa cible à 50 mètres avec un pistolet, à 300 mètres avec un fusil. Mais les balles peuvent aller beaucoup plus loin, parfois plusieurs kilomètres pour certains fusils. C'est l'une des causes des accidents de chasse d'ailleurs. Mais bon, je ne vais pas vous faire un cours sur les armes à feu. Si le sujet vous intéresse, si vous voulez comprendre la différence entre un revolver et un pistolet, le fonctionnement d'une mitraillette, les différents types de munitions, je vous recommande l'inimitable série d'émissions américaines Lock n'Load. Vous trouverez aussi sur Youtube de nombreuses vidéos hallucinantes sur comment manipuler des armes, comment les entretenir, comment tirer, sans aucune règle de sécurité bien sûr. Tout cela en plein état d'urgence en France. Merci Google.

Pouvez-vous utiliser des armes de guerre, des mitraillettes par exemple ?

Non, c'est interdit en France. Mais dans les pays de l'Est, il y a de nombreuses organisations qui proposent des stages d'entraînement aux armes de guerre. Certains membres du club se font des vacances en Roumanie, tirent avec des mitrailleuses hallucinantes, et nous montrent les photos de leurs exploits. Ça ne m'étonnerait pas que certaines personnes, tireurs sportifs ou non, achètent des armes de guerre là-bas et les stockent dans des coffres sécurisés, dans des pays de l'Est.

Comment stockez-vous et transportez-vous les armes de votre maison au club de tir ?

À la maison, les armes sont dans un coffre-fort, et les munitions sont ailleurs, cachées. Une règle de base est de ne jamais laisser au même endroit une arme et ses munitions. Pour le transport, on a des mallettes spéciales, fermées à clefs. Les munitions sont cachées ailleurs, dans la voiture. On n'a le droit de sortir son arme qu'au sein du club, dans la salle de tir spécialement prévue à cet effet, verrouillée de l'intérieur.

Il n'y a jamais des problèmes de vol ?

C'est notre hantise. C'est l'une des raisons pour lesquelles on est généralement très discrets sur nos activités.

Est-ce que certains tireurs font exprès de "se faire voler" leur arme pour la cacher et la garder à vie, sans contrôle de la Préfecture ?

Théoriquement, c'est possible. Mais autant vous dire que la gendarmerie et la Préfecture sont très vigilantes à ce sujet. Elles diligenteront une longue enquête. Ce sera aussi très mal vu au sein du club. On ne rigole pas avec les armes à feu.

Est-ce qu'il est possible d'acheter des armes au marché noir ?

Il y a beaucoup d'armes illégales en circulation en France. Probablement plusieurs dizaines de milliers en Isère, dont plusieurs dizaines armes de guerre. On dit qu'à Grenoble, pour quelques milliers d'euros, on peut acheter un pistolet ou un fusil. Mais c'est bien la dernière chose que je ferais !

Pourquoi ?

Vous pouvez tomber sur une arme qui a servi à un braquage ou à un homicide. Si vous vous faites arrêter avec, vous imaginez la situation ? Par ailleurs, j'aurais trop peur de tomber sur une arme mal entretenue, ou qui a un vice caché. Un bon conseil : priez au moment où vous tirez votre première balle, car si elle explose dans le barillet ou dans la culasse, dites au revoir à votre main... Une arme, ça s'entretient. Et bien tirer, ça s'apprend. Ça nécessite de l'entraînement, donc des munitions, donc une usure, donc un entretien régulier, etc.

Une dernière question plus "politique". L'histoire nous rappelle que lors des périodes de crises politiques, lors de crises industrielles ou climatiques, dans les phases de chaos social, qui possède des armes possède le pouvoir. On pense notamment à ce qui s'est passé aux États-Unis suite à l'ouragan Katrina. On pense aussi à la résistance pendant la seconde guerre mondiale, aux milices, etc. Est-ce que vous parlez de tout cela au sein du club ? Est-ce l'une des motivations de certains tireurs ?

Clairement, ça nous rassure de posséder des armes à la maison et de savoir s'en servir si besoin. Mais on ne parle jamais de ça au club. Si, parfois, en rigolant, on se dit qu'on ferait bien la loi nous-mêmes face aux délinquants, mais c'est de la bravade. En tout cas, c'est sûr, s'il y avait une catastrophe industrielle ou une insurrection aboutissant à l'effondrement de l'État, on peut imaginer que les réseaux de tireurs que nous sommes seront organisés et assez entraînés pour exercer des fonctions de maintien de l'ordre. Tout comme les chasseurs sont entraînés à traquer collectivement des cibles mobiles, à encercler une zone, à connaître et fouiller chaque petit recoin d'un territoire. On peut mettre ce savoir-faire au service de la "résistance". On peut aussi le mettre au service de la "milice", si vous voyez ce que je veux dire...