Rencontre avec des ''déserteurs'', épisode 1

18/04/2016

Ici Grenoble publie aujourd'hui le premier volet d'une série d'entretiens avec des ''déserteurs''. Des ingénieurs, des fonctionnaires, des salarié-e-s qui ne voient plus de sens dans ce qu'ils font. Qui ne veulent plus cautionner des systèmes absurdes ou nuisibles à leurs yeux. Qui disent ''stop''. Qui claquent la porte, ou qui préparent leur sortie en douceur. Qui tentent de répondre à cette question que toute personne révoltée par la société se pose tôt ou tard : comment subvenir à ses besoins matériels par une activité ayant du sens ?

Voici l'interview de Nicolas, ingénieur à STMicroelectronics, ''ST'' comme on dit à Grenoble. Avec ses 6000 salarié-e-s dans l'agglo, dont 4000 à l'usine de Crolles, ST conçoit et fabrique des puces électroniques pour smartphones, consoles de jeux et ordinateurs. Ces derniers mois, des annonces de plans de licenciements ont fait la une des journaux. Loin des discours médiatiques, le témoignage de Nicolas apporte un éclairage pour le moins inhabituel sur le fonctionnement de ST, sur l'absurdité de ce système industriel, sur une piste d'évasion possible.

* * *

Ici Grenoble : Peux-tu nous présenter ton activité au sein de ST ?

Nicolas : Je suis dans une équipe de Recherche et Développement. Je fais de la conception de puces électroniques. Au début je faisais beaucoup de programmation, pour optimiser certains logiciels. Puis j'ai fait des simulations, pour essayer de détecter en avance d’éventuels problèmes sur des circuits intégrés. J’ai aussi fait un peu de gestion de projets : Je fixais des objectifs intermédiaires à tenir pour que le produit que l’on conçoit soit prêt à temps et avec une qualité satisfaisante. Actuellement, ma principale activité est d’évaluer de nouveaux logiciels d’aide à la conception de puces.

Qu'est-ce qui te marque le plus dans le fonctionnement de l'entreprise ?

Je voudrais d'abord préciser que ma vision est limitée et subjective. Je sais que beaucoup de personnes ont des conditions de travail différentes des miennes. Et puis, comme j'ai eu peu d’expériences professionnelles en dehors de ST, ce que je vais rapporter n'est sans doute pas spécifique à cette entreprise.

En tout cas, l'une des premières choses qui me marque à ST, c'est une absence de reconnaissance du travail efficace. Ce qui est surtout valorisé, c'est le temps passé plutôt que le travail réalisé. En tant que cadre, je ne suis pas supposé être jugé sur le nombre d’heures passées à ST, mais sur le travail effectivement réalisé. On dit qu’on est payé ''au forfait''. En réalité, j’ai l’impression que la plupart de mes collègues ne cherchent pas forcément à faire bien ce qu’on leur demande de faire. Ils sont surtout motivés par leurs ambitions de carrière, gagner davantage de pouvoir et de salaire. Par exemple, certains ''s’inventent'' des missions pour se mettre en avant. Pour les réaliser, ils n'hésitent pas à impliquer d’autres ingénieurs qui n’avaient rien demandés.

Comment est-ce possible ?!

Je pense que cette situation est liée à l’incompétence de nos chefs, ce qui entraîne une mauvaise ou une absence d’organisation du travail. Comme beaucoup de chefs ne comprennent pas et ne s’intéressent pas à ce que font leurs subordonnés, ils ne peuvent pas agir pour réorienter les efforts de leur équipe vers des objectifs profitables pour l’entreprise. Les chefs sont souvent eux-mêmes préoccupés par leur potentielle évolution de carrière. De nombreux responsables d’équipes se retrouvent là non pas parce qu’ils aiment ce métier, mais parce que c’est la façon la plus facile d’obtenir une augmentation de salaire. Cette mauvaise organisation du travail fait qu’on passe beaucoup plus de temps à organiser le travail qu’à l’exécuter. Même pour les gens comme moi, ceux qui sont en bas de l’échelle de responsabilités et qui sont finalement les seuls à réellement exécuter les tâches. C'est d’autant plus vrai pour des projets qui impliquent des équipes d’une centaine d’ingénieurs. Coordonner le travail de tout le monde est une tâche complexe. Cette grande inertie laisse aussi très peu de place pour la réflexion ou l’inventivité. On est très loin du mythe de l’ingénieur qui imagine des solutions géniales pour résoudre des problèmes complexes et intéressants.

Ce que tu décris, c'est une désorganisation interne, sur fond de compétition pour le pouvoir et l'argent. Peux-tu nous donner d'autres exemples ?

Pour obtenir des augmentations de salaire, des responsabilités plus étendues ou des missions plus intéressantes, il est bien plus rentable d’être ''copain'' avec les personnes influentes que de faire du bon boulot. Je connais même des ingénieurs qui choisissent de se rendre ou de ne pas venir à une réunion en fonction des autres membres présents à cette réunion. L'important, c'est de se montrer auprès des bonnes personnes. La pertinence du sujet par rapport à leur travail est secondaire. On observe le même comportement avec les emails. Lorsqu’une personne haut placée est en copie d’un email, certaines personnes se hâtent d’y répondre pour se mettre en avant, même si cela ne les concerne pas directement, même si leur réponse est techniquement imprécise. L’important, c'est de rayonner. Ce climat créé une compétition entre les employés, à leurs dépens et aux dépens de l’entreprise.

Que deviennent ceux qui ne participent pas à cette compétition ?

Ils s’installent dans une sorte de routine peu productive pour l’entreprise. Étant donné qu'au final, on est payé sensiblement pareil si on fait le strict minimum pour ne pas attirer l’attention sur son travail médiocre, ou si on se ''défonce'' pour tenir coûte que coûte les objectifs et fournir du travail de qualité, il n'y a pas de raison évidente de bien faire son travail.

Comment se fait-il que ces dysfonctionnements soient acceptés par ST ?

L’entreprise aurait dû essayer de résoudre ses problèmes d'organisation du travail depuis longtemps. C'est une question de survie ! Mais ce système continue à mon avis pour deux raisons : le soutien financier massif de l’État français et de l’Europe, et l’auto-contrainte des employés situés en bas de l’échelle.

ST reçoit effectivement beaucoup d'argent public.
1,4 milliards d’euros d’aides directes entre 2012 et 2017, à travers le programme "Nano2017". 2,6 milliards d'euros d'aides entre 2008 et 2012. Ce sont des sommes colossales, surtout si on les rapporte au nombre de salarié-e-s.

ST reçoit cet argent pour continuer à développer des produits de microélectronique et pour ne pas licencier. C'est la raison pour laquelle j’ai souvent le sentiment d’être une sorte de fonctionnaire, mais sans sécurité d’emploi. J’ai l’impression qu’on gaspille l’argent public que l’entreprise reçoit. La gestion est ''court-termiste'' et financière. Les dividendes reversés aux actionnaires sont démesurés [Un seul exemple : Pour la période 2008-2013, ST a distribué 1,8 milliards de dollars à ses actionnaires, alors qu'elle percevait 1,5 milliards des pouvoirs publics sur la même période]. Les dirigeants de ST donnent l’impression d’avoir comme unique objectif de faire monter le cours de l’action à tout prix et à très court terme. Leurs revenus sont eux-mêmes liés au cours de l’action. Ils ont donc intérêt à cette gestion à court terme, même si elle condamne l’entreprise sur le moyen terme.

Par exemple ?

Les décisions prises ces dernières années impliquent un ralentissement, voire un arrêt des développements de nouvelles technologies. Or dans le domaine de la microélectronique, un des facteurs différenciateurs les plus importants, c'est l’avancée technologique. Pour le dire plus simplement : les entreprises gagnantes sont celles qui font les circuits électroniques les plus compacts. En arrêtant de développer les technologies dont l’entreprise aura besoin pour créer des produits dans trois ou quatre ans, les dépenses actuelles diminuent, l’entreprise gagne donc en profitabilité, les actionnaires sont contents. Mais d'ici quelques années, l’entreprise n’aura plus de produits compétitifs à proposer à ses clients. Et à ce moment-là, le retard technologique sera difficile à rattraper...

Pour expliquer la survie de ST, tu as également évoqué l'auto-contrainte des salariés.

Oui, je parle de l’auto-contrainte des employés en bas de l’échelle. Beaucoup sont passionnés et s’auto-exploitent. Certains triment pour compenser les erreurs ou l’incompétence de leurs chefs. Ils le font parce que leur boulot prend une très grande part de leur vie. Ils font volontiers dépasser leur vie professionnelle dans leur vie privée. J’ai l’impression que ST donne un sens à leur vie. Ils ne s’imaginent pas être employés dans un autre domaine d’activités.

Avez-vous avec tes collègues des discussions sur le sens de votre travail ? Un regard critique sur les effets environnementaux ou sociétaux de vos innovations électroniques ?

J'observe de nombreuses discussions informelles sur la mauvaise organisation de notre travail. Sur les conséquences sociales ou environnementales des produits que nous créons, jamais.

Et de ton côté, comment perçois-tu le sens de ton travail ?

J’ai eu la chance jusqu’à présent de ne pas devoir travailler sur des produits qui sont directement destinés à la défense ou à l’aéronautique. Mais je suis très critique sur les produits que nous créons. Je ne souhaite plus participer à ce modèle de développement économique basé sur la destruction des écosystèmes, l’artificialisation de nos existences et le commerce de la guerre [Cf. l'enquête Pour en finir avec Crolles 2]. J’aimerais que ma force de travail soit orientée vers la construction d’une société compatible avec la vie humaine. Je pense que le modèle de société qui permet à ST d’exister est destiné à s’éteindre. Du moins je l’espère. Dans cette optique, j’essaie à mon échelle de préparer et de provoquer ce changement.

De quelle manière ?

J’essaie d’opérer la transition vers un avenir proche qui soit autant que possible en cohérence avec des valeurs liées à la décroissance et l’écologie. J’envisage cette transition de façon très progressive, et je suis conscient des contradictions que cela peut impliquer. Mais je pense que dans mon cas, c’est la meilleure voie pour construire un mode de vie plus respectueux des autres et de la nature, de façon solide et durable.

Concrètement, que fais-tu ?

Je m'efforce de construire un lieu de vie auto-suffisant en énergie et en nourriture, fait de matériaux locaux, écologiques, de récupération si possible. J’utilise ce lieu pour accueillir d’autres personnes et marcher ensemble vers la décroissance, la réappropriation des connaissances et savoirs-faire. Je suis installé en Chartreuse. C'est un territoire relativement accessible depuis la ville, et suffisamment isolé dans la nature. Je diminue progressivement mon temps de travail employé par ST, d’une part pour avoir du temps à consacrer à ces activités dans lesquelles je m’accomplis, et d’autre part parce que je souhaite diminuer autant que possible ma participation dans cette entreprise.

À terme, tu souhaites donc quitter ST ?

Actuellement, je ne peux pas me passer de mon salaire à temps partiel à ST. Mais j’essaie constamment de trouver des solutions pour réduire mon train de vie, plutôt que de chercher à gagner plus. Je pense que d’ici quelques années, sans doute sept ans, je n’aurais plus besoin de travailler à ST. J’envisage à ce moment-là d’avoir plusieurs petites activités complémentaires autour de deux domaines : la paysannerie et l'éco-construction. Ma compagne, elle, développe des compétences autour des médecines non conventionnelles.

Je pense qu’en retrouvant une part d’autonomie dans les domaines de l’alimentation, de la construction et de la médecine, on peut marcher vers une sortie en douceur du système aliénant et mortifère dans lequel nous sommes pris. En ayant plusieurs petites activités économiques indépendantes, on est plus résilient. Le but est donc à la fois de se préparer personnellement aux changements de société et de modèle économique, et d’agir à mon niveau pour semer des graines qui accéléreront ce changement, l’orienter dans une direction qui me parait souhaitable pour le futur.

Comment est née cette réflexion ?

C'est venu très progressivement. Il y a dix ans, j'étais plutôt indifférent à la politique. J'ai grandi dans une famille de droite, assez matérialiste. Le premier déclic, c'est un livre. Il y a six ans je crois, nous réfléchissions avec ma compagne à construire une maison. Alors que je cherchais dans une librairie des infos sur les pavillons individuels, je suis tombé par hasard sur le livre La maison autonome de Patrick Baronnet. C'est un couple qui a décidé de construire une maison déconnectée d'ERDF. Cette maison est autonome en électricité, en énergie, en eau, avec un jardin pour produire une grande partie de l'alimentation. Ce livre m'a beaucoup marqué. J'ai réalisé qu'il était possible de vivre avec peu et d'en être heureux. Je me souviens avoir ensuite suivi une conférence de l'ADABIO sur le thème de l'auto-construction. Tout cela m'a fait mesurer l'étendue de mon ignorance. Cela m'a donné envie d'en savoir plus. Petit à petit, j'ai eu envie de reprendre ma vie en main, d'être le plus possible autonome, d’avoir une vie plus en accord avec mes valeurs.