Rencontre avec une ''déserteuse''

04/02/2017

Ici Grenoble présente le troisième volet d'une série d'entretiens avec des ''déserteurs'' Grenoblois. Des ingénieurs, des fonctionnaires, des salarié-e-s qui ne voient plus de sens dans ce qu'ils font. Qui ne veulent plus cautionner des systèmes absurdes ou nuisibles à leurs yeux. Qui disent ''stop''. Qui claquent la porte. Ou qui préparent leur sortie en douceur...

Après Loïc, ancien responsable d'une usine de dépollution des eaux (frauduleuse) en Rhône-Alpes ; après Nicolas, informaticien en pleine transition hors de STMicroelectronics ; voici Diane. Il y a quelques années, Diane réalisait des clips publicitaires et sportifs à Crolles. Désormais, elle utilise ses compétences pour de toutes autres causes...

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Ici Grenoble : Dans quel secteur de l'audiovisuel travaillais-tu ?

Diane : J'étais monteuse et technicienne vidéo dans une petite société de production audiovisuelle, à Crolles. J'avais intégré cette entreprise après mon BTS audiovisuel.

Qu'est-ce que tu y faisais ?

Mon premier travail, c'était de transférer des films super 8 sur des supports DVD. Nous proposions ce service aux particuliers souhaitant conserver leurs vieux films de famille. Puis j'ai fait beaucoup de montages de clips sportifs et publicitaires. Nous avions comme clients des grosses entreprises de la région, des collectivités locales, des banques, des musées.

Le but de ces clips est, on l'imagine, de donner une image ''positive'' du sujet abordé. Est-ce que tu as appris, en BTS, des techniques de "narration positive" ?

Non, j'ai appris sur le tas. À force de visionner des clips et à seconder des monteurs expérimentés, on apprend comment bien associer des textes et des images, comment "relancer" le rythme d'une vidéo, comment créer des impressions lumineuses et chaleureuses, comment lancer des musiques entraînantes au bon moment. Le montage vidéo, c'est un peu comme un travail d'écriture. Ou comme de la composition musicale.

As-tu travaillé dans d'autres entreprises ?

Non, je suis resté huit ans dans cette entreprise familiale.

Quand est né ton désir de "changer de vie" ?

Je travaillais beaucoup. L'audiovisuel, c'est un secteur professionnel très compétitif. Il y a beaucoup de concurrence, beaucoup de petites sociétés de production. Pour s'en sortir, il faut turbiner, être les plus rapides, les plus réactifs et créatifs. Mon patron était un passionné. Il travaillait presque tous les jours de 9h à 20h, et souvent les week ends. On avait des délais serrés à tenir. Je me sentais comme dans une petite famille en ébullition permanente. On était toutes et tous sur le même bateau. Le travail était intéressant, l'ambiance sympathique, les sujets variés et enrichissants. Mais plus les années passaient, moins je me sentais bien.

Qu'est-ce que tu ressentais exactement ?

Certains matins j'avais une boule au ventre insupportable. Je me sentais à l'étroit, comme comprimée. J'avais une grande envie d'ailleurs, d'espaces, de voyages.

Est-ce que tu prenais beaucoup de vacances ?

Jamais sur de longues périodes. Je n'osais pas demander plus de quelques jours d'affilé. Il y avait tellement de boulot ! Mais un jour, j'ai quand même osé demander à mon patron si je pouvais poser trois semaines de congés pour partir en voyage. En 5 ans, c'était la première fois que je demandais ça. Il a tiqué, mais il a accepté.

Tu es donc partie voyager...

Oui. Pour la première fois de ma vie, je suis partie barouder plusieurs semaines, avec un sac-à-dos. J'ai réalisé mon rêve de petite fille, découvrir le Pérou. Ça m'a fait un bien fou. Une véritable libération. Une immense légèreté. J'ai pris ça pour un acquis : chaque année, j'allais m'offrir mes trois semaines de ''libertés''...

Comment t'es-tu sentie à ton retour en France ?

J'avais une énorme boule au ventre. C'est comme si je voyais deux mondes défiler sous mes yeux. D'un côté, la vie professionnelle, pas désagréable mais très prenante. Et de l'autre côté, l'Ailleurs, l'exotisme, la liberté. De retour au bureau, j'ai eu un grand sentiment d'enfermement. Assez vite, j'ai commencé à déprimer. Une vraie déprime. Je pleurais régulièrement, sans raison immédiate. Certains jours, je n'arrivais même plus à aller au travail. Je me sentais perdue, tiraillée. En plus, comme nous avions perdu notre principal client, je faisais de plus en plus de clips pour des industries et des banques, parfois à l'encontre de mes convictions. Ça me plaisait de moins en moins...

Pourquoi ne pas avoir quitté immédiatement ton travail ?

Je me sentais membre d'une "famille" professionnelle. J'étais très investie. J'étais persuadée que le patron avait besoin de moi. Il y avait plein de boulot urgent ! Je n'arrivais pas à faire ce travail de manière détachée. J'ai une personnalité consciencieuse, je n'aime pas faire les choses à moitié. Du coup, pour essayer de surmonter mes déprimes, je suis allé voir des psychologues.

Ça a marché ?

Les psy me disaient qu'il fallait que j'apprenne à vivre avec cette situation, que c'était normal, que beaucoup de salarié-e-s ressentaient la même chose. Ça me soulageait un peu, mais ça ne résolvait pas mon tiraillement.

As-tu pensé à créer ta petite entreprise audiovisuelle ? Une activité où tu pourrais choisir tes client-e-s et ton rythme de travail ?

Le monde de l'audiovisuel est tout petit. Créer ma boîte, c'était forcément rentrer en concurrence avec mon patron. Je ne me voyais pas du tout me lancer là-dedans. Et j'avais conscience que pour que ça marche, il fallait travailler énormément.

Du coup, tu as fini par démissionner ?

Le déclic s'est produit lorsque ma soeur m'a proposé de faire avec elle un "Tour du monde des jeux". Aller filmer ce à quoi les enfants jouent dans différents pays du monde. Ça me motivait à fond. Ça m'a donné le courage d'aller voir mon patron et de lui demander un congé sans solde.

Il a accepté ?

Non... Il avait déjà refusé quelques temps auparavant que je réduise mon temps de travail.  Mes demandes n'étaient plus compatibles avec l'esprit de l'entreprise. Il sentait bien que je ne me sentais plus à ma place. Il m'a proposé une rupture conventionnelle de contrat. Ça m'a fait un sacré choc. Tout d'un coup, j'ai réalisé que je n'étais pas indispensable dans l'entreprise. Ça m'a mis un bon "coup de pied aux fesses" pour changer de vie.

Comment ont réagi tes parents, tes proches suite à ce départ ?

Quitter un CDI, c'était déjà dur pour moi. Pour eux, je crois que c'était un plongeon dans l'insécurité. Mais ils ont été bienveillants. Ils voyaient bien que je n'allais pas bien. Ils étaient inquiets, tout en comprenant que je n'en pouvais plus.

De quel milieu social viens-tu ?

J'ai grandi à Seyssins, dans l'ancienne ferme familiale. Une zone à la fois rurale et urbaine. Ma famille est plutôt privilégiée. Mon père est ingénieur, ma mère professeure. Politiquement, je viens d'un milieu plutôt de gauche, avec une sensibilité écolo. On allait au marché, on faisait un jardin...

Tu as donc fait le "Tour du monde des jeux" avec ta soeur ?

Malheureusement, ma soeur n'a pas pu partir, et nous avons dû abandonner ce projet. Du coup, je suis partie voyager avec une amie, puis seule, en Amérique du sud et en Asie. J'ai de nouveau ressenti cette vague de liberté, impossible à décrire pour qui ne l'a jamais ressentie. C'est un peu comme des grandes vacances qui ne finiraient jamais. C'était une foule d'émerveillements, de rencontres, de paysages. J'avais une telle soif de mouvements et de découvertes...

Qu'est-ce qui t'a le plus marquée ?

J'ai été stupéfaite de voir plein de gens qui vivent avec presque rien, mais qui semblent heureux, qui prennent la vie comme elle vient.

Qu'as-tu fait à ton retour en France ?

J'étais ravie de ces voyages, mais totalement épuisée. Après quelques temps de repos à Seyssins, je suis repartie en Australie voir des ami-e-s. Ils vivaient dans la communauté Starseed Gardens, près de Brisbane. Un endroit magnifique, centré sur la permaculture, la vie collective, l'écologie. Là-bas vivait une personne qui m'a beaucoup marquée. Un vidéaste qui a décidé de mettre son savoir-faire au service de luttes écologistes ou sociales. Il avait justement besoin d'une assistante pour couvrir le démarrage d'une ZAD contre un projet de gaz de schiste, à Bentley. J'ai dit oui !

Tu as donc suivi cette lutte ?

Oui, de A à Z. Je me souviens de mon arrivée dans l'espèce de no-man's land où étaient prévus les forages... C'était le soir. Une douzaine d'occupant-e-s se réchauffaient près d'un camping-gaz, au milieu de nulle part. La rencontre a été magnifique. J'ai tout de suite eu envie de suivre cette bataille. Plus je découvrais les scandales du gaz de schiste, plus je me sentais moi aussi révoltée.

Vous n'étiez qu'une douzaine de zadistes ?

Au début oui. Mais en quelques semaines, notre petit campement précaire est devenu un véritable village avec des gens de tout âge et de tout horizon. Plusieurs centaines de fermiers, d'aborigènes, d'activistes, de familles, d'hippies, d'étrangers, plein d'artistes. C'était l'effervescence. Toute une organisation s'est mise en place. Il y avait des blocages du chantier, des manifestations, des sabotages, mais aussi des débats, du yoga, des créations artistiques. Une vraie ruche.

Que faisais-tu au sein de la ZAD ?

Avec d'autres vidéastes nous avons créé un media-center, dans un bus alimenté par des panneaux solaires. Nous faisions des clips pour faire connaître cette lutte partout en Australie.

Ça a marché ?

Oui. En six mois, la bataille a été gagnée. Face aux mobilisations et aux recours juridiques, la multinationale a dû abandonner son projet. Il faut dire que 95% de la population locale était contre. Les flics n'ont pas osé nous expulser tellement cette lutte était large. À la ZAD se retrouvaient aussi bien des aborigènes que des "gros paysans" du coin. Un sacré mélange. Il faut aussi savoir qu'il y a très peu de luttes et de manifestations en Australie. Cette mobilisation inattendue a été un véritable coup de tonnerre pour les multinationales.

À sentir ton enthousiasme, cette lutte semble avoir été un moment révélateur. Une aventure presque "initiatique" ?

On peut dire que cette lutte m'a vraiment politisée. Et elle a donné du sens à ce que je faisais. J'ai compris que je pouvais me servir de mon savoir-faire de vidéaste pour avancer vers un monde meilleur. Pendant ces six mois, je me suis sentie "à ma place".

Six mois de luttes, c'est exactement la durée du Visa en Australie. C'est quand même incroyable que ton séjour ait correspondu pile-poil au temps de cette lutte. Comment as-tu vécu ton retour en France ?

Je me suis sentie différente. J'avais du mal à être en phase avec mes ami-e-s, à me sentir bien dans les fêtes, la consommation d'alcool, les festivals...

As-tu eu envie de rejoindre une ZAD française ? Notre-Dame-des-Landes par exemple ?

Je me suis posée la question, mais je n'avais pas de "porte d'entrée", aucun contact. De loin, j'avais le sentiment que ces luttes étaient trop clivées, trop violentes à mes yeux, trop sectaires. Ce qui m'attirait à Bentley, c'était le mélange des genres, des gens de tout milieu social, de toute idéologie politique. Or je suis timide, et j'ai aussi un côté un peu "mystique" : j'ai l'impression que je dois recevoir des "signes" avant de suivre une direction. Du coup, je me suis plutôt consacrée aux alternatives, en me formant à la permaculture, en m'intéressant à l'autonomie alimentaire, aux jardins partagés. Et puis, peu après mon retour à Seyssins, on m'a proposé un poste de régisseuse dans une compagnie de théâtre. Une très belle aventure humaine. Et début 2016, le mouvement contre la loi Travail a démarré...

Tu as tout de suite rejoint Nuit Debout Grenoble ?

Non. J'ai commencé par rejoindre les manifestations un peu comme une "lycéenne", sans connaître personne, mais parce que cette lutte me parlait. Depuis l'Australie, je me sentais "politisée", je voulais participer au mouvement. Mais je ne connaissais pas le mouvement Nuit Debout. Je l'ai découvert en visionnant une vidéo des violences policières lors de la manifestation du 31 mars. Ça m'a choquée. Je me suis dit qu'il fallait que je m'engage.

Tu as donc rejoint la première AG de Nuit Debout, le 9 avril ?

Oui.  Et en découvrant ces centaines de personnes de tout âge et de tout horizon, j'ai eu le même sentiment qu'en Australie. Je sentais chez toutes ces personnes de l'effervescence, de l'élan, une envie de partage. Je me suis rapidement engagée dans le media center de Nuit Debout Grenoble. On alertait la presse. On réalisait des clips. On filmait les violences policières dans les manifs. Là encore, comme à Bentley, je me suis sentie "à ma place". Et là encore, j'ai rencontré des vidéastes passionné-e-s, qui mettent tout leur savoir-faire au service des luttes.

Tu as suivi Nuit Debout Grenoble de A à Z ?

Oui, quasiment. C'était ma principale activité d'avril à juillet. J'ai fait toutes les manifs, et presque toutes les Assemblées populaires. J'étais à fond !

Comment as-tu vécu l'évolution de Nuit Debout ?

J'ai abordé ce mouvement avec une grande naïveté. Vu que nous étions plusieurs centaines au début, je pensais vraiment qu'on allait réussir à s'organiser, à grossir en nombre, à renverser le cours des événements. Mais en quelques semaines, on est passés d'un grand élan populaire à une certaine désillusion. Concrètement, on est passés de 300 à 30 personnes à chaque Assemblée.

Comment expliquer ce déclin ?

C'est difficile de faire des analyses à chaud. Ce qui est sûr, c'est que je ne pensais pas qu'il y aurait autant de désaccords au sein du mouvement. Je ne connaissais pas du tout les "milieux militants" grenoblois. J'ai peu à peu compris qu'il y a plein de désaccords politiques de fond, mais aussi des conflits interpersonnels, des réseaux qui se détestent. J'ai assisté à des débats insolubles, comme la question de la violence et de la non-violence, ou du rapport à la mairie, ou de la manière de prendre des décisions. Les débats ont souvent été très rudes. Il y avait aussi pas mal de personnes "paumées", des individus avec qui il est très difficile de se comprendre, de discuter, de s'organiser. Comme beaucoup de personnes qui avaient très peu d'expériences politiques, j'assistais, médusée, à des débats interminables, avec pas mal de violences verbales. Peu à peu, les rangs se sont éclaircis.

Il n'y avait pas ce genre de débats à Bentley ?

Le "Liberty Camp" de Bentley était plutôt hiérarchisé. L'association Lock the gate dirigeait la lutte, avec des principes très clairs. Par exemple, le mouvement était officiellement non-violent. Il n'y avait pas de débat là-dessus. Il y avait bien sûr des sabotages et des dégradations, mais à la marge, pas au nom du mouvement.

Est-ce qu'on ne peut pas aussi expliquer le déclin de Nuit Debout par le fait que, de manière générale, le mouvement contre la loi Travail "n'a pas pris". Il y a eu environ deux millions de manifestant-e-s au printemps, ce qui est beaucoup. Mais pas assez pour faire plier ce gouvernement. Il n'y a pas eu, comme en 1995, en 1968 ou en 1948, 5 à 7 millions de personnes dans les rues, un pays vraiment bloqué.

Oui, sans doute. Ce que je regrette le plus, c'est qu'on se soit focalisé sur les violences policières. Ça prenait presque toute la place dans les débats. Entre d'un côté les partisans de luttes violentes et de provocations de la police, et de l'autre côté les partisans d'une non-violence totale, c'était insoluble.

Les provocations policières et la focalisation sur les violences en manifestation, c'étaient des stratégies du gouvernement... Mais on ne va pas relancer le débat ! Comment vois-tu la suite ?

L'envie d'agir est encore très forte. Mais après plusieurs mois de luttes intenses, je me sens un peu sonnée. J'ai besoin d'un peu de temps pour "digérer" tout ce que j'ai vécu autour de Nuit Debout. J'ai en tout cas l'impression qu'il faut qu'on crée du nouveau. Si on s'enferme dans les schémas classiques des luttes, si on n'arrive pas à s'organiser au-delà de petits cercles militants, je pense qu'on va sans cesse butter sur les mêmes obstacles. Je reste convaincue que c'est en "éveillant les consciences" qu'on arrivera à  un nombre suffisant pour faire bouger ce monde. En ce moment, pour alimenter mes réflexions, je dévore le roman de science-fiction La Zone du dehors d'Alain Damasio. C'est un livre d’anticipation sur les luttes au sein d'une société de contrôle, sur les glissements vers une société totalitariste. Ça me donne plein de clefs de compréhension. J'ai vraiment besoin de prendre du recul, d'essayer de comprendre ce qui s'est passé ce printemps...