Rencontre avec une ''déserteuse'' : Vanille

05/04/2017

Ici Grenoble présente le quatrième volet d'une série d'entretiens avec des ''déserteurs'' et "déserteuses" de Grenoble. Des ingénieur-e-s, des fonctionnaires, des salarié-e-s qui ne voient plus de sens dans ce qu'ils font. Qui ne veulent plus cautionner des systèmes absurdes ou nuisibles à leurs yeux. Qui disent ''stop''. Qui claquent la porte. Ou qui préparent leur sortie en douceur...

Après Loïc, ancien responsable d'une usine de dépollution des eaux (frauduleuse) en Rhône-Alpes ; après Nicolas, informaticien en pleine transition hors de STMicroelectronics ; après Diane, ex réalisatrice de clips publicitaires et sportifs à Crolles ; voici Vanille. Il y a quelques années, elle travaillait pour une firme du CAC40 à Paris. Désormais Grenobloise, elle a bien d'autres projets...

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Ici Grenoble : Dans quelle entreprise travaillais-tu ?

Vanille : Je travaillais au siège d'une grande entreprise du CAC40, à Paris.

Qu'y faisais-tu exactement ?

Je faisais de la production vidéo pour la formation des employé-e-s. Je produisais des vidéos de formations pour le département marketing de l'entreprise. On incluait ensuite ces vidéos dans des e-learning ou des cours en ligne sur internet, des "MOOCs". C'était par exemple des formations sur les nouveaux types de consommateurs. Le contenu m'était donné par l'entreprise, et je le mettais en image.

Comment avais-tu choisi cet univers professionnel ?

J'ai toujours voulu travailler dans la vidéo, depuis toute petite. Je n'avais jamais envisagé de faire de la vidéo pédagogique, mais pour le coup ça me parlait bien. Et surtout, j'étais très fière de ma situation. Je me sentais bien mieux lotie que la plupart de mes anciens camarades de promo. J'avais réussi. Sept ans d'études pour arriver au top : 2000 euros net, un CDI, un nom de grande entreprise internationalement reconnue sur le CV, et Paris. Fière de pouvoir dire : "Oula, moi, le boulot j'y suis pas avant 10h... mais je sors pas avant 21h !".

Qu'est-ce qui te pesait au quotidien ? À quel moment as-tu ressenti l'envie de faire autre chose ?

Au bout d'un an, je commençais à me demander ce que je faisais là. J'adorais ce que je faisais mais... à quoi servait mon job ? Ce ne sont pas des vidéos sur le marketing qui allaient changer les mentalités, sur des questions environnementales ou sociales par exemple. Mes vidéos n'avaient pas de poids dans la vraie vie des gens. Elles ne les aidaient pas à se sentir mieux. En plus de ce questionnement grandissant, ma manager ne faisait aucun effort pour m'aider à me projeter dans l'avenir, au sein de l'entreprise. Mais bon, je faisais avec. Je savourais encore trop ma chance d'être là où j'étais arrivée.

Et il y a eu un déclic ?

Oui. Six mois plus tard, un jour, sans prévenir, j'ai dit tout haut à une collègue : "J'ai envie d'arrêter, en fait". Elle m'a simplement dit : "Pourquoi tu ne le fais pas ?". L'idée a fait son chemin en quelques millisecondes dans ma tête. C'était une évidence. Le soir même, j'avais pris ma décision. C'était la toute première étape de mon "pas de côté". Un acte résolument interdit, incompréhensible vu de l'extérieur. Mais je me sentais libre, complètement libre.

Pense-tu que ton déclic peut être lié à un film, un livre, une rencontre ? Ou est-ce totalement spontané, une sorte de "réflexe de survie" ?

C'était, je pense, totalement spontané. Encore aujourd'hui, j'ai du mal à me rappeler ce qui n'allait pas, si ce n'est ce sentiment de ne pas se sentir utile, et le fait que je ne m'entendait pas avec ma manager. Mais en fait, en soi, ce n'était pas insurmontable au quotidien. Pas pire que dans n'importe quel autre job... Donc je pencherais pour le "réflexe de survie", oui.

Qu'as-tu fait après avoir décidé de quitter, d'un coup, ton entreprise parisienne ?

Je me suis exilée quatre mois à la campagne, loin de Paris. Avec le recul, je me rends compte que c'est là que j'ai commencé à penser différemment. J'avais le temps d'écouter d'autres besoins qui s'exprimaient : retrouver une alimentation de qualité, apprécier un rythme de vie plus lent, prendre conscience de l'ampleur des challenges à relever dans le futur, à l'échelle de la planète...

Ça peut paraître naïf, mais la vérité c'est que dans ma course pour mes études et d'un job en or, je n'avais jamais vraiment pris le temps de m'écouter. L'inactivité forcée et soudaine dans laquelle je m'étais mise a fait remonter tout cela à la surface. Mais malgré tout, la culpabilité d'être au chômage était trop grande. Et puis, honnêtement, tout ça c'était bien beau, mais je ne voyais pas bien ce que je pouvais en faire, ni même ce que je pouvais y faire. Dans tous les cas, il fallait bien travailler, gagner sa vie, arrêter de rêvasser, et être un peu adulte.

Tu as donc rapidement repris un emploi ?

Oui, à Lyon, dans mon secteur. Sur le coup j'étais contente. J'étais dans une petite agence, je m'amusais dans mon métier. Je pensais que ça me suffirait. Je me suis vite rendue compte que non. Car en fait, je travaillais encore pour le marketing. Mon besoin de faire quelque chose de vraiment utile est revenu au galop. En même temps que continuait à grandir mon attachement pour la décroissance, le zéro-déchet, les nouveaux enjeux de l'agriculture, le bien-être personnel et celui des autres.

Avais-tu fait des rencontres qui encourageaient tes réflexions vers la décroissance ?

À cette période, je vivais en colocation avec Pascal, la quarantaine, en pleine transition également, depuis plusieurs années. Le recul qu'il avait sur sa transition m'a ouvert les yeux sur ma propre démarche, dont je n'avais pas vraiment pris conscience jusque-là.

Tu as donc quitté ton boulot de Lyon ?

À la fin de mon CDD, j'ai eu l'opportunité de continuer en CDI. J'ai dit non merci. L'aspect "utile" me manquait définitivement trop. Avec un boulot à responsabilités comme celui-là, à temps complet, dont je n'arrivais pas à "déconnecter" le soir en rentrant, je n'avais pas du tout le temps ou l'énergie de combler ce besoin à côté, en faisant du bénévolat par exemple. J'avais compris que j'avais résolument besoin de passer à autre chose. Quoi, je ne sais toujours pas, même six mois après. Mais je sais que les questions de sécurité alimentaire, d'agriculture paysanne, aussi bien qu'urbaine, sont au cœur de mes préoccupations aujourd'hui.

Où vis-tu désormais ?

Je suis rentrée à Grenoble, ma ville natale. Aujourd'hui je fais un boulot alimentaire, à temps partiel, pour avoir le temps d'explorer pleinement les sujets qui m'animent.

D'un point de vue économique, comment vis-tu tout cela ?

Au niveau de mon "pouvoir d'achats", je suis clairement passée du double au simple par rapport à Paris. À Lyon, j'étais descendue à 75% de mon salaire de Paris, complément chômage compris. Aujourd'hui, je touche un petit SMIC. Bizarrement, même sans complément chômage, je m'y retrouve. Je n'ai pas d'enfants, ni de voiture ou de crédit, donc c'est sûr que ça aide. En tout cas, je n'ai pas l'impression de faire d'énormes sacrifices. Mes réflexes de consommation ont simplement changé, ils se sont adaptés.

Comment cela ?

Je fais de la "récup", je répare, je fabrique, j'achète d'occasion. Voire je me passe de certaines choses, comme par exemple d'un abonnement à la salle de sport, aux transports en communs : le vélo remplace tout ça ! Il n'y a que pour la nourriture que mon budget n'a pas baissé, au contraire. Mais pour moi, c'est normal d'essayer autant que possible de payer le vrai prix pour le plus important : manger. Encore une fois, c'est plus facile à dire quand on n"a pas d'enfants à nourrir...

Comment a réagi ton entourage suite à tes décisions ? T'es-tu sentie plutôt soutenue ?

Mes parents ne comprennent pas ce que je fabrique. Pourquoi ai-je fait sept ans d'études pour tout abandonner après deux ans et demi de vie active ? Ils ne comprennent pas, non plus, mon intérêt pour l'agriculture, ce "dur labeur, qui n'a aucune reconnaissance sociale, qui ne laisse pas de place à la vie privée"... Ils sont persuadés que je fais fausse route et que l'agriculture est un secteur bien trop fatigant. Ils me le répètent dès qu'ils en ont l'occasion. Mon conjoint ne me soutient pas non plus. L'avenir du secteur lui fait peur. Face aux lobbies agroalimentaires, il pense que les petites exploitations ne peuvent pas résister...

Pourquoi est-ce l'agriculture qui te parle désormais ? Y-a-t-il eu une rencontre, un film marquant sur le sujet ?

J'ai vu le film "Demain" quand je travaillais à Lyon, pour mon deuxième job. Il m'a mis une grosse claque. Parce que c'était exactement le film que j'attendais depuis des années. Parce qu'il cassait les codes du documentaire, en mettant en avant des solutions plutôt qu'un étalage de faits avec une petite lueur d'espoir typique à la fin. Parce qu'il démocratisait enfin, sur une note positive qui plus est, la crise environnementale auprès du plus grand nombre. Le film traite de beaucoup de sujets, mais je ne sais pas pourquoi c'est la question de la sécurité alimentaire qui m'a le plus frappé. Peut-être parce que l'alimentation est un besoin primaire et vital...

Et aussi, il y a quelques années, j'ai découvert le woofing dans une communauté en quasi autonomie alimentaire, perdue au fin fond de la campagne anglaise. Cette simple expérience a fait beaucoup de ce que je suis aujourd'hui... Le film a résonné avec des choses qui étaient donc déjà présentes en moi, mais que j'avais un peu relégué au second plan. À l'époque, je n'avais pas saisi "l'urgence" de la situation.

Quels sont tes espoirs pour l'avenir ?

Je ne sais absolument pas ce que l'avenir me réserve. Pour l'instant, j'ai amorcé une démarche de reconversion professionnelle. Je suis encore en plein tâtonnement, car beaucoup de sujets m'intéressent. J'espère trouver ma voie. J'espère ne pas m'être trompée en changeant de cap, et un jour faire un travail qui m'apporte ce sentiment d'utilité primaire. J'ai l'impression que ça va tourner autour de l'agriculture. Sous quelle forme, je ne sais pas trop encore.

As-tu des engagements bénévoles, dans le secteur associatif par exemple ? Ou des luttes auxquelles tu participes et qui te marquent particulièrement ?

Depuis que je suis revenue à Grenoble, et même si je n'ai pas encore de job "utile", je suis engagée dans quelques démarches qui me tiennent à cœur et qui comblent déjà en partie ce besoin : bénévolat en enseignement des langues, seconde vie des produits alimentaires, participation à la mise en place de plusieurs potagers en ville. Et bien sûr, tout ce qu'il me reste d'énergie va dans mon projet de reconversion professionnelle : un vaste chantier ! Ça, c'est ma lutte à moi, car j'ai littéralement l'impression d'avancer à contre-courant par rapport à l'image que certains de mes proches avaient de moi. Heureusement, je rencontre aussi quelques personnes qui comprennent mon parcours et qui voient où je veux en venir. Et ça, c'est rassurant !

As-tu gardé des contacts avec des collègues de Paris et de Lyon, avec qui tu échanges sur ton parcours de vie, ou qui expriment leur envie eux aussi de changer de vie ?

J'ai gardé de très bons contacts avec mes collègues de Paris avec qui je m'entendais très bien. Elles n'ont pas changé de vie, ni n'en expriment le besoin. Mais j'en ai quand même convertie quelques-unes à la cosmétique bio maison, au passage...

Quels conseils donnerais-tu aux personnes qui souffrent dans leur travail, et qui hésitent à faire un "pas de côté" ?

Mes conseils sont qu'il faut essayer de s'écouter, ce qui n'est parfois pas simple. À chacun son rythme. Et aussi ne pas être trop exigeant-e avec soi-même. Moi, je m'y suis reprise à deux fois avant de vraiment comprendre ce qui m'arrivait. Quand j'ai repris un travail dans la vidéo marketing, je n'avais pas entendu ce qui se jouait au fond de moi, car la pression sociale était plus forte. J'ai du récidiver pour comprendre que ce que je ressentais avait de l'importance. Mais même encore aujourd'hui, dans mes moments de faiblesse, il m'arrive de postuler sur des offres qui ne me rendraient pas heureuse, parce que c'est vrai que ce serait plus simple. D'arrêter de réfléchir, de se laisser (em)porter.

Alors, oui, si vous avez le contexte possible pour faire "un pas de côté", faites-le. Si vous n'avez pas d'enfants ou de parents à charge, si vous avez envie et la possibilité de changer de vie, faites-le. Les autres obstacles, pression sociétale, confort économique, ne sont souvent pas de vrais obstacles. Niveau économique, si vous êtes déjà dans une démarche de transition, vous vous rendez peut-être déjà compte de tout le surplus que vous n'auriez pas besoin de consommer.

Pour une transition plus en douceur, vous pouvez tenter de négocier une rupture conventionnelle : proposez de renoncer à votre solde de congés (signez un papier), et proposez de transformer cette somme en indemnités de fin de contrat (obligatoires pour l'employeur). Sinon, dites-vous que vous partez, vivez à bas régime et faites des économies quelques mois, puis démissionnez. Pour ce qui est de la pression sociétale, regardez-vous dans le miroir. Souvent, vous vous rendrez compte que la pression, en fait, c'est vous qui vous la mettez le plus.