Nucléaire : Enfin une balise indépendante à Grenoble

21/02/2021

Si une catastrophe survient sur le réacteur nucléaire de l'Institut Laüe Langevin, à deux kilomètres du centre-ville de Grenoble, ou à la centrale nucléaire du Bugey, de Saint-Alban ou du Tricastin, à qui faire confiance pour mesurer la contamination radioactive ? Au CEA ? À EDF ? À l'État ?

Suite aux mensonges des autorités après la catastrophe de Tchernobyl, un laboratoire associatif s'est constitué en 1986, la CRIIRAD. Basée à Valence, l'association a mis en place un réseau de balises permettant de mesurer la radioactivité de façon indépendante, un peu partout en Rhône-Alpes.

Un peu partout, mais pas à Grenoble...

C'est désormais chose faite, avec l'installation d'une nouvelle balise CRIIRAD à deux kilomètres au sud-est du réacteur nucléaire de Grenoble : une sonde de spectrométrie gamma, opérationnelle depuis octobre 2020.

Ce type de sonde permet d'identifier rapidement les principaux radionucléides gamma présents dans l'air mesuré.

Pour consulter presque en temps réel les mesures de la sonde, c'est ici.

En cas d'alerte (dépassement d'un facteur 2 du niveau de radiation naturel moyen), l'équipe scientifique de la CRIIRAD évaluera la situation et alertera les médias et le public.

60% de ce matériel a été financé par la Région Auvergne-Rhône-Alpes, 40% sur les fonds propres de la CRIIRAD, qui compte plus de 6 000 adhérent-e-s.

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Pour information,  une balise de mesure de la radioactivité existait à Échirolles, gérée jusqu'en 2014 par Air Rhône Alpes. Le suivi de cette balise avait été ensuite confié à la CRIIRAD. Par manque de financement, cet équipement n’a malheureusement pas pu être laissé en fonctionnement, les coûts d’exploitation annuels étant trop élevés.

L'existence de réseau de balises indépendantes est un petit miracle, unique en Europe, car ces systèmes coûtent très chers, des centaines de milliers d'euros par an. Le Conseil régional participait jusqu'ici au financement de ce réseau. En 2016, le nouveau président de Région, Laurent Wauquiez, a brutalement décidé la fin de ce dispositif de subventions.

C'est pourquoi la CRIIRAD, qui rassemble déjà plus de 6 000 adhérent-e-s, lance un appel à adhésion, pour améliorer encore son indépendance économique.

Pourquoi participer au financement de la CRIIRAD ?

La CRIIRAD propose également des formations à l'utilisation de compteurs Geiger, pour savoir utiliser cet outil en toute autonomie.

Pour en savoir plus sur la CRIIRAD, c'est ici.

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Peu de Grenoblois-es le savent : Grenoble fait partie des rares villes du monde qui accueille, à deux kilomètres de son centre-ville, un réacteur nucléaire. Oui, un vrai réacteur, comme dans les centrales nucléaires, mais en plus petit.

Sur la presqu'île scientifique, au bord du Drac et de l'Isère, le réacteur de recherches de l'Institut Laüe Langevin (ILL) produit les flux de neutrons les plus puissants du monde, en particulier pour le Synchrotron.

Comparée aux centrales nucléaires d'EDF, la centrale de l'ILL paraît négligeable : un réacteur du Bugey produit 900 mégawatts, celui de Grenoble seulement 58. Mais comme toutes les centrales nucléaires, celle de Grenoble est vulnérable à la pire catastrophe qui soit : la fusion du coeur du réacteur. Et comme toutes les installations à haut risque, le réacteur nucléaire dispose d'un Plan Particulier d'Intervention : les mesures d'urgence prévues par les autorités en cas de catastrophe.

En cas d'accident nucléaire à Grenoble, que prévoit le plan d'urgence officiel ?

En théorie, le Plan Particulier d'Intervention de l'ILL est consultable dans les mairies de Grenoble et de Fontaine. La première fois qu'Ici Grenoble a souhaité lire ce document, le service d'accueil de la mairie de Grenoble, surpris par notre démarche, nous a dirigé vers le service urbanisme. Le service urbanisme nous a redirigé vers le service sécurité. Le service sécurité, étonné par notre demande, a préféré contacter les services de la préfecture avant de nous répondre.

Manifestement, nous étions les premiers et les premières à demander l'accès à ce document. Nous avons enfin pu le consulter lors d'un second rendez-vous.

Que contient donc ce fameux plan d'intervention ?

Le rapport auquel nous avons eu accès date de 2006. Il fait seulement 38 pages. Il nous a consterné.

Trois situations accidentelles sont étudiées :

- La chute d'un avion sur le réacteur, libérant instantanément d'importantes quantités radioactives.

- La fusion du réacteur, suite à une défaillance matérielle et/ou humaine.

- Un incendie faisant exploser le stock de deutérium du réacteur.

Les effets officiels de ces catastrophes ? Une contamination sur un périmètre de 500 mètres maximum. Aucune prise en compte des vents, des rejets dans le Drac et l'Isère, des précipitations, des ruissellements, des infiltrations, des dommages collatéraux dans la zone du Commissariat à l'Energie Atomique.

Les mesures d'urgences prévues ?

La population sera avertie par une sirène d'une portée de 800 mètres (si cette sirène fonctionne toujours après l'explosion puisqu'elle est située dans la zone de l'ILL). Les 3 000 à 4 000 personnes habitant ou travaillant dans le périmètre des 300 mètres seront évacuées. Les 4 000 à 5 000 personnes habitant ou travaillant dans la zone des 300 à 500 mètres seront encouragées à se "mettre à l'abri". Toutes seront incitées à consommer des pastilles d'iode, distribuées gratuitement dans les pharmacies environnantes (si les stocks sont toujours à portée de main). La zone des 500 mètres sera ensuite bouclée par les forces de l'ordre.

Aucun mot sur les probables mouvements de panique, en particulier sur l'A480 et les axes environnants. Aucun mot sur le chaos plausible au sein du CEA et au-delà. Aucun mot sur les difficultés pour les pompiers et les militaires, dans ces conditions, de rejoindre les zones contaminées.

Aucun mot sur d'autres sources de catastrophes possibles : un séisme de magnitude exceptionnelle, une vague de plusieurs mètres suite à la rupture du barrage de Monteynard, ou encore un assaut "terroriste". Aucun mot, enfin, sur un accident lors du transport des matières radioactives pour l'alimentation du réacteur.

Certains de ces risques sont cependant détaillés sur le site internet de l'ILL, où les ingénieurs présentent les parades théoriques mises en place, de manière scientifique mais non exhaustive. D'autres sont présentés sur le site internet de l'Autorité de Sûreté Nucléaire (ASN), qui exige de nouveaux aménagements de sécurité à l'ILL suite à la catastrophe de Fukushima.

L'un des récents aménagements demandé par l'ASN est un système de pompage de la nappe phréatique sous l'installation nucléaire, une "source de refroidissement ultime capable de résister aux agressions externes extrêmes, en particulier au cumul d’un séisme et d’une inondation provoquée par la rupture de barrages sur le Drac".

Le réacteur nucléaire de l'ILL a été mis en service en 1971. Il n'a connu aucun accident majeur en 46 ans, seulement des incidents. Qui, à Grenoble, connaît précisément ce réacteur, et ce qui est prévu en cas de catastrophe ?

En attendant une information à large échelle puis un vrai débat public sur l'existence de ce réacteur nucléaire au coeur de Grenoble, nous espérons que nous ne connaîtrons jamais de Grenoblishima.

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Si vous voulez en savoir plus, si vous souhaitez lutter contre le nucléaire en général et contre le réacteur de l'ILL en particulier, le réseau Sortir du Nucléaire Isère organise régulièrement des réunions à la Maison des associations de Grenoble.

Précisons qu'en cas de contamination nucléaire dans l'agglomération, la seule balise de mesure de la radioactivité indépendante de l'État et d'EDF est installée à Échirolles, gérée par la CRIIRAD (information en cours de revérification).

Enfin, si vous souhaitez savoir ce qui se passe à Fukushima depuis le 11 mars 2011, prendre conscience du chaos social, économique et sanitaire que représente une catastrope nucléaire, nous vous recommandons le dossier spécial de Médiapart, réactualisé régulièrement, et la chronologie détaillée de la revue S!lence.